Je passai là tout l’après-midi, et je ne retournai point à mon habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors de chez moi. A la nuit, j’eus recours à ma première ressource: je montai sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin, poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que j’en pus juger par l’étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours droit au nord, ayant des chaînes de collines au nord et au sud de moi.
Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter sa pente vers l’ouest; une petite source d’eau fraîche, sortant du flanc d’un monticule voisin, courait à l’opposite, c’est-à-dire droit à l’est. Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et tout y était si bien dans la primeur du printemps, qu’on l’aurait prise pour un jardin artificiel.
Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,—quoique mêlé de pensées affligeantes,—que tout cela était mon bien, et que j’étais roi et seigneur absolu de cette terre, que j’y avais droit de possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l’avais eue en héritage, aussi incontestablement qu’un lord d’Angleterre son manoir. J’y vis une grande quantité de cacaoyers, d’orangers, de limoniers et de citronniers, tous sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient non seulement fort agréables à manger, mais très sains; et, dans la suite, j’en mêlai le jus avec de l’eau, ce qui la rendait salubre, très froide et très rafraîchissante.
Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée.
Je trouvai alors que j’avais une assez belle besogne pour cueillir ces fruits et les transporter chez moi; car j’avais résolu de faire une provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse, que je savais approcher.
A cet effet je fis d’abord un grand monceau de raisins, puis un moindre, puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de l’un et de l’autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de revenir avec un sac, ou n’importe ce que je pourrais fabriquer, pour transporter le reste à la maison.
Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez moi;—désormais c’est ainsi que j’appellerai ma tente et ma grotte;—mais avant que j’y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus: leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de sorte qu’ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils étaient en bon état, mais je n’en avais pris qu’un très petit nombre.
Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande partie. J’en conclus qu’il y avait dans le voisinage quelques créatures sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce? Je l’ignorais.