Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre pire la plus misérable condition de l’humanité. Je me représentais alors mon île solitaire et désolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et l’unique bonheur que souhaitât mon cœur était d’y rentrer. Plein de ce brûlant désir, je tendais mes bras vers elle:—«Heureux désert, m’écriais-je, je ne te verrai donc plus! O misérable créature! où vas-tu?»

Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je murmuré contre ma condition solitaire! Que n’aurais-je pas donné à cette heure pour être sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le véritable état de notre position avant qu’il n’ait été rendu évident par des fortunes contraires, et nous n’apprécions nos jouissances qu’après que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d’imaginer quelle était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,—telle elle m’apparaissait alors,—emporté au milieu du vaste Océan. J’en étais éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu’à ce que mes forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma pirogue vers le nord, c’est-à-dire au côté nord du courant où se trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant du sud-sud-est. Cela me remit un peu de courage au cœur, surtout quand au bout d’une demi-heure environ il s’éleva un joli frais. En ce moment j’étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car, n’ayant point à bord de compas de mer, je n’aurais su comment gouverner sur mon île si je l’avais une fois perdue de vue. Mais le temps continuant à être beau, je redressai mon mât, je dépliai ma voile et portai le cap au nord autant que possible pour sortir du courant.

A peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue commençait-elle à forcer au plus près, que je m’aperçus à la limpidité de l’eau que quelque changement allait survenir dans le courant, car l’eau était trouble dans les endroits les plus violents. En remarquant la clarté de l’eau, je sentis le courant qui s’affaiblissait, et au même instant je vis à l’est, à un demi-mille environ, la mer qui déferlait contre des roches. Ces roches partageaient le courant en deux parties. La plus grande courait encore au sud, laissant les roches au nord-est, tandis que l’autre, repoussée par l’écueil, formait un remous rapide qui portait avec force vers le nord-ouest.

Ceux qui savent ce que c’est que de recevoir sa grâce sur l’échelle, d’être sauvé de la main des brigands juste au moment d’être égorgé, ou qui se sont trouvés en d’équivalentes extrémités, ceux-là seulement peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise joyeuse, avec quel empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus allègrement vent arrière, drossé par un reflux impétueux.

Ce remous me ramena d’une lieue dans mon chemin, directement vers mon île, mais à deux lieues plus au nord que le courant qui m’avait d’abord drossé. De sorte qu’en approchant de l’île je me trouvai vers sa côte septentrionale, c’est-à-dire à son extrémité opposée à celle d’où j’étais parti.

Quand j’eus fait un peu plus d’une lieue à l’aide de ce courant ou de ce remous, je sentis qu’il était passé et qu’il ne me portait plus. Je trouvai toutefois qu’étant entre deux courants, celui au sud qui m’avait entraîné, et celui au nord qui s’éloignait du premier de deux lieues environ sur l’autre côté, je trouvai, dis-je, à l’ouest de l’île, l’eau tout à fait calme et dormante. La brise m’étant toujours favorable, je continuai donc à gouverner directement sur l’île, mais je ne faisais plus un grand sillage comme auparavant.

Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre, s’avançant vers le sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le courant plus au midi, avait formé d’elle-même un autre remous vers le nord. Ce remous me parut très fort et porter directement dans le chemin de ma course, qui était ouest mais presque plein nord. A la faveur d’un bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au nord-ouest, et en une heure j’arrivai à un mille de la côte. L’eau était calme: j’eus bientôt gagné le rivage.

Dès que je fus à terre, je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma délivrance, résolu à abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue; et, après m’être rafraîchi avec ce que j’avais de provisions, je la halai tout contre le bord, dans une petite anse que j’avais découverte sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et la fatigue du voyage.