La chose arriva comme je l’avais prévu; car aussitôt que la marée porta à l’ouest, je les vis tous monter dans leurs pirogues et tous ramer ou pagayer, comme cela s’appelle. J’aurais dû faire remarquer qu’une heure environ avant de partir ils s’étaient mis à danser, et qu’à l’aide de ma longue-vue j’avais pu apercevoir leurs postures et leurs gesticulations. Je reconnus, par la plus minutieuse observation, qu’ils étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le distinguer.

Sitôt qu’ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j’étais capable, je me rendis à la colline où j’avais découvert la première de toutes les traces. Dès que j’y fus arrivé, ce qui ne fut qu’au bout de deux heures,—car je ne pouvais aller vite chargé d’armes comme je l’étais,—je vis qu’il y avait eu, en ce lieu, trois autres pirogues de sauvages; et, regardant au loin, je les aperçus toutes ensemble faisant route pour le continent.

Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand, en descendant au rivage, je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des tronçons de chair humaine qu’ils avaient mangée et dévorée avec joie. Je fus si rempli d’indignation à cette vue, que je recommençai à méditer le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu’ils pussent être et quelque nombreux qu’ils fussent.

Il me paraît évident que leurs visites dans l’île devaient être assez rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu’ils ne revinssent, c’est-à-dire que durant tout ce temps je n’en revis ni trace ni vestige. Dans la saison des pluies, il était sûr qu’ils ne pouvaient sortir de chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant, durant cet intervalle, je vivais misérablement: l’appréhension d’être pris à l’improviste m’assiégeait sans relâche; d’où je déduis que l’expectative du mal est plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de cette attente ou de ces appréhensions.

Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m’abandonna pas, et j’employais la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les assaillirais à la première rencontre, surtout s’ils étaient divisés en deux parties comme la première fois. Je ne considérais nullement que si j’en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain, la semaine ou le mois suivant, j’en tuasse encore d’autres, et ainsi de suite à l’infini, je deviendrais aussi meurtrier qu’ils étaient mangeurs d’hommes, et peut-être plus encore.

J’usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété d’esprit; je m’attendais à tomber un jour ou l’autre entre les mains de ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce n’était qu’en promenant mes regards inquiets autour de moi et avec tout le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande consolation, combien c’était chose heureuse pour moi que je me fusse pourvu d’un troupeau ou d’une harde de chèvres; car je n’osais en aucune occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l’île fréquenté par les sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils enfuis d’abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je devais m’attendre alors.

Néanmoins je fus un an et trois mois avant d’en revoir aucun; mais comment en revis-je? c’est ce dont il sera parlé bientôt. Il est possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois fois, mais ils ne séjournèrent pas, ou au moins n’en eus-je point connaissance. Ce fut donc, d’après mon plus exact calcul, au mois de mai et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j’eus avec eux l’étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.

La perturbation de mon âme fut très grande pendant ces quinze ou seize mois. J’avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et souvent je me réveillais en sursaut. Le jour, des troubles violents accablaient mon esprit; la nuit, je rêvais fréquemment que je tuais des sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet acte.—Mais laissons tout cela pour quelque temps. C’était vers le milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m’en rapporter à mon pauvre calendrier de bois où je faisais toujours mes marques; c’était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout le jour, accompagné de quantité d’éclairs et de coups de tonnerre. La nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup de canon tiré en mer.

Ce fut pour moi une surprise d’une autre nature entièrement différente de toutes celles que j’avais eues jusqu’alors, car elle éveilla en mon esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable, et en un tour de main j’appliquai mon échelle contre le rocher; je montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et j’escaladai jusqu’au sommet. Au même instant, une flamme me prépara à entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d’une demi-minute frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu’il devait être dans cette partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.

Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de détresse pour en obtenir du secours, et j’eus sur-le-champ la présence d’esprit de penser que bien que je ne pusse l’assister, peut-être lui m’assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait aux environs, et j’en fis un assez beau monceau que j’allumai sur la colline. Le bois étant sec, il s’enflamma facilement, et malgré la violence du vent il flamba à merveille: j’eus alors la certitude que, si toutefois c’était un navire, ce feu serait immanquablement aperçu; et il le fut sans aucun doute, car à peine mon bois se fut-il embrasé que j’entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs autres, venant tous du même point. J’entretins mon feu toute la nuit jusqu’à l’aube, et quand il fit grand jour et que l’air se fut éclairci, je vis quelque chose en mer, tout à fait à l’est de l’île. Était-ce un navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec mes lunettes d’approche, la distance étant trop grande et le temps encore trop brumeux, du moins en mer.