Vendredi.—Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.
Le maître.—Es-tu venu ici avec vos gens?
Vendredi.—Oui, moi venir là.—Il montrait du doigt le côté nord-ouest de l’île qui, à ce qu’il paraît, était le côté qu’ils affectionnaient.
Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre des sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la plus éloignée de l’île, pour manger de la chair humaine qu’ils y apportaient; et quelque temps après, lorsque je pris le courage d’aller avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il reconnut l’endroit de prime abord, et me dit que là il était venu une fois, qu’on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne savait pas compter jusqu’à vingt en anglais; mais il mit autant de pierres sur un même rang et me pria de les compter.
J’ai narré ce fait parce qu’il est l’introduction de ce qui suit.—Après que j’eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me répondit qu’il n’y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un canot; qu’un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours le même courant et le même vent, et dans l’après-midi un vent et un courant opposés.
Je m’imaginai d’abord que ce n’était autre chose que les mouvements de la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de l’Orénoque,—dans l’embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus tard, notre île était située, et que la terre que je découvrais à l’ouest et au nord-ouest était la grande île de la Trinité, sise à la pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J’adressai à Vendredi mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu’il savait avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui demandai aussi les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute réponse que Caribs, d’où je déduisis aisément que c’étaient les Caribes, que nos cartes placent dans cette partie de l’Amérique qui s’étend de l’embouchure du fleuve de l’Orénoque vers la Guyane et jusqu’à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l’ouest de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus comme moi et qu’ils avaient tué beaucoup hommes, ce fut son expression. Je compris qu’il désignait par là les Espagnols, dont les cruautés en Amérique se sont étendues sur tous ces pays, cruautés dont chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.
Je lui demandai encore s’il savait comment je pourrais aller de mon île jusqu’à ces hommes blancs. Il me répondit:—«Oui, oui, pouvoir y aller dans deux canots.»—Je n’imaginais pas ce qu’il voulait dire par deux canots. A la fin cependant je compris, non sans grande difficulté, qu’il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux pirogues.
Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre l’occasion de m’échapper de ce lieu avec l’assistance que ce pauvre sauvage me prêterait.
Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu’il avait commencé à me parler et à me comprendre, je n’avais pas négligé de jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour, entre autres, je lui demandai qui l’avait fait. Le pauvre garçon ne me comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père. Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il me répondit que c’était le vieillard Benamuckée, qui vivait au delà de tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu’il était très vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors, si ce vieux personnage avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l’adoraient pas. Il devint très sérieux, et avec un air parfait d’innocence il me repartit:—«Toute chose lui dit: O!»—«Mais, repris-je, les gens qui meurent dans ce pays s’en vont-ils quelque part?» —«Oui, répliqua-t-il, eux tous aller vers Benamuckée.»—Enfin je lui demandai si ceux qu’on mange y vont de même,—et il répondit: Oui.
Je pris de là occasion de l’instruire dans la connaissance du vrai Dieu. Je lui dis que le grand créateur de toutes choses vit là-haut, en lui désignant du doigt le ciel; qu’il gouverne le monde avec le même pouvoir et la même providence par lesquels il l’a créé; qu’il est tout-puissant et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout. Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m’écoutait avec une grande attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ—envoyé pour nous racheter—et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait nous entendre de par delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait les entendre, à moins qu’ils ne vinssent lui parler sur les grandes montagnes, où il faisait sa demeure.