C'était maintenant la joyeuse époque de l'année, et la foire Saint-Barthélemy était commencée; je n'avais jamais fait d'excursion de ce côté-là, et la foire n'était point fort avantageuse pour moi; cependant cette année j'allai faire un tour dans les cloîtres, et là je tombai dans une des boutiques à rafle. C'était une chose de peu de conséquence pour moi; mais il entra un gentilhomme extrêmement bien vêtu, et très riche, et comme il arrive d'ordinaire que l'on parle à tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s'adressa singulièrement à moi; d'abord il me dit qu'il allait mettre à la rafle pour moi, et c'est ce qu'il fit; et comme il gagna quelque petit lot, je crois que c'était un manchon de plumes, il me l'offrit; puis il continua de me parler avec une apparence de respect qui passait l'ordinaire; mais toujours avec infiniment de civilité, et en façon de gentilhomme.
Il me tint si longtemps en conversation, qu'à la fin il me tira du lieu où on jouait à la rafle jusqu'à la porte de la boutique, puis m'en fit sortir pour me promener dans le cloître, ne cessa point de me parler légèrement de mille choses, sans qu'il y eût rien au propos; enfin il me dit qu'il était charmé de ma société, et me demanda si je n'oserais point monter en carrosse avec lui: il me dit qu'il était homme d'honneur, et qu'il ne tenterait rien d'inconvenant. Je parus répugnante d'abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu; enfin je cédai.
Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme; mais je découvris plus tard qu'il avait la tête brouillée par les fumées du vin qu'il avait bu, et qu'il ne manquait pas d'envie d'en boire davantage. Il m'emmena au Spring-Garden, à Knightsbridge, où nous nous promenâmes dans les jardins, et où il me traita fort bravement; mais je trouvai qu'il buvait avec excès; il me pressa de boire aussi—mais je refusai.
Jusque-là il avait gardé sa parole, et n'avait rien tenté qui fût contre la décence; nous remontâmes en carrosse, et il me promena par les rues, et à ce moment il était près de dix heures du soir, qu'il fit arrêter le carrosse à une maison où il paraît qu'il était connu et où on ne fit point scrupule de nous faire monter l'escalier et de nous faire entrer dans une chambre où il y avait un lit; d'abord je parus répugnante à monter; mais, après quelques paroles, là encore je cédai, ayant en vérité le désir de voir l'issue de cette affaire, et avec l'espoir d'y gagner quelque chose, en fin de compte; pour ce qui était du lit, etc., je n'étais pas fort inquiète là-dessus.
Ici il commença de se montrer un peu plus libre qu'il n'avait promis: et moi, peu à peu, je cédai à tout; de sorte qu'en somme il fit de moi ce qu'il lui plut: point n'est besoin d'en dire davantage. Et cependant il buvait d'abondance; et vers une heure du matin nous remontâmes dans le carrosse; l'air et le mouvement du carrosse lui firent monter les vapeurs de la boisson à la tête; il montra quelque agitation et voulut recommencer ce qu'il venait de faire; mais moi, sachant bien que je jouais maintenant à coup sûr, je résistai, et je le fis tenir un peu tranquille, d'où à peine cinq minutes après il tomba profondément endormi.
Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement; je lui ôtai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d'or, sa belle perruque à calotte pleine, et ses gants à frange d'argent, son épée et sa belle tabatière; puis ouvrant doucement la portière du carrosse, je me tins prête à sauter tandis que le carrosse marcherait; mais comme le carrosse s'arrêtait dans l'étroite rue qui est de l'autre côté de Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit, refermai la portière, et faussai compagnie à mon gentilhomme et au carrosse tout ensemble.
C'était là en vérité une aventure imprévue et où je n'avais eu aucune manière de dessein; quoique je ne fusse pas déjà si loin de la joyeuse partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un sot aussi aveuglé par ses appétits ne reconnaîtrait pas une vieille femme d'une jeune. Je paraissais en vérité dix ou douze ans de moins que je n'avais; pourtant je n'étais point une jeune fille de dix-sept ans, et il était aisé de le voir. Il n'y a rien de si absurde, de si extravagant ni de si ridicule, qu'un homme qui a la tête échauffée tout ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son désir; il est possédé à la fois par deux démons, et ne peut pas plus se gouverner par raison qu'un moulin ne saurait moudre sans eau; le vice foule aux pieds tout ce qui était bon en lui; oui et ses sens mêmes sont obscurcis par sa propre rage, et il agit en absurde à ses propres yeux: ainsi il continuera de boire, étant déjà ivre; il ramassera une fille commune, sans se soucier de ce qu'elle est ni demander qui elle est: saine ou pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune; si aveuglé qu'il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu'un lunatique; poussé par sa tête ridicule, il ne sait pas plus ce qu'il fait que ne le savait mon misérable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa bourse d'or.
Ce sont là les hommes dont Salomon dit:
«—Ils marchent comme le bœuf à l'abattoir, jusqu'à ce que le fer leur perce le foie.»
Admirable description d'ailleurs de l'horrible maladie, qui est une contagion empoisonnée et mortelle se mêlant au sang dont le centre ou fontaine est dans le foie; d'où par la circulation rapide de la masse entière, cet affreux fléau nauséabond frappe immédiatement le foie, infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer.