En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna trente guinées qui était plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il paraît qu'elle avait coûté bien davantage. Il parla aussi quelque peu de sa perruque qui lui avait coûté, paraît-il, soixante guinées ainsi que de sa tabatière et peu de jours après elle les lui apporta aussi, ce qui l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guinées. Le lendemain je lui envoyai sa belle épée et sa canne gratis et ne lui demandai rien.

Alors il entra en une longue conversation sur la manière dont elle était venue à savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire là-dessus, comment elle l'avait su par une personne à qui j'avais tout raconté et qui devait m'aider à disposer des effets que cette confidence lui avait apportés, puisqu'elle était de sa profession brocanteuse; qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignité, avait deviné tout l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle avait résolu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna des assurances répétées, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un mot de la bouche, et que, bien qu'elle connût fort bien la femme (c'était moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait nullement laissé savoir qu'elle était la personne, ce qui d'ailleurs était faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconvénient car je n'en ouvris jamais la bouche à quiconque.

Je pensais bien souvent à le revoir et j'étais fâchée d'avoir refusé; j'étais persuadée que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-être obtenir quelque entretien. Quoique ce fût une vie assez mauvaise, pourtant elle n'était pas si pleine de dangers que celle où j'étais engagée. Cependant ces idées passèrent à la longue. Mais ma gouvernante le voyait souvent et il était très bon pour elle, lui donnant quelque chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excité de vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui, ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcelé cette nuit-là. Ma gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse, lui dit qu'elle voyait que son désir était tellement fort qu'elle serait portée à y céder si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse, ajoutant que s'il lui plaisait de venir à sa maison le soir, elle s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances répétées qu'il oublierait ce qui s'était passé.

Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en somme, elle m'amena bientôt à consentir en un cas où j'éprouvais quelque regret d'avoir refusé auparavant; si bien que je me préparai à le voir. Je m'habillai du mieux que je pus à mon avantage, je vous l'assure, et pour la première fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la première fois, dis-je, car je n'avais jamais cédé à la bassesse de me peindre avant ce jour, ayant toujours assez de vanité pour croire que je n'en avais point besoin.

Il arriva à l'heure fixée; et, ainsi qu'elle l'avait remarqué auparavant, il était clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il fût loin d'être ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charmé de me voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire; j'implorai son pardon, à maintes reprises, pour la part que j'y avais eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand d'abord je l'avais rencontré, que je ne serais pas sortie avec lui si je ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'eût fait si souvent la promesse de ne rien tenter qui fût indécent. Il s'excusa sur le vin qu'il avait bu, et qu'il savait à peine ce qu'il faisait et que s'il n'en eût pas été ainsi, il n'eût point pris avec moi la liberté qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touché d'autre femme que moi depuis son mariage, et que ç'avait été pour lui une surprise; me fit des compliments sur le grand agrément que je lui donnais, et autres choses semblables, et parla si longtemps en cette façon, que je trouvai que son animation le menait en somme à l'humeur de recommencer. Mais je le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'être touchée par un homme depuis la mort de mon mari, c'est à savoir de huit ans en ça; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'était bien ce que madame lui avait laissé entendre, et que c'était son opinion là-dessus qui lui avait fait désirer de me revoir; et que puisqu'il avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point trouvé de fâcheuses conséquences, il pouvait en toute sûreté s'y aventurer encore; et en somme il en arriva là où j'attendais, qui ne saurait être mis sur papier.

Ma vieille gouvernante l'avait bien prévu, autant que moi; elle l'avait donc fait entrer dans une chambre où il n'y avait point de lit, mais qui donnait dans une seconde chambre où il y en avait un; nous nous y retirâmes pour le restant de la nuit; et en somme, après que nous eûmes passé quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit; je me retirai, mais revins, toute déshabillée, avant qu'il fût jour, et demeurai à coucher avec lui jusqu'au matin.

Quand il partit, je lui dis que j'espérais qu'il se sentait sûr de n'avoir pas été volé. Il me dit qu'il était pleinement satisfait là-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guinées, qui était le premier argent que j'eusse gagné en cette façon depuis bien des années.

Je reçus de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais proprement à m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout à fait, sans nul désagrément ou sans me dire adieu; de sorte que là se termina cette courte scène de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me donner plus grand sujet de me repentir.

Durant tout cet intervalle, je m'étais confinée la plupart du temps à la maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait d'aventures, non, de tout le quart d'une année; mais alors, trouvant que le fonds manquait, et, répugnante à dépenser le capital, je me mis à songer à mon vieux métier et à regarder autour de moi dans la rue; et mon premier pas fut assez heureux.

Je m'étais vêtue d'habits très pauvres; car, ayant différentes formes sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'étoffe ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me plaçai à la porte de l'hôtellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire à cette hôtellerie, et les coches à relais pour Barnet, Totteridge, et autres villes de cette région, étaient toujours là dans la rue, le soir, au moment qu'ils se préparaient à partir; de sorte que j'étais prête pour tout ce qui se présenterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens venaient à ces hôtelleries avec des ballots et de petits paquets, et demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter à la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour ceux qui les y emploient.