J'aurais dû vous dire que mon mari lui donna tout son fonds de 108£ qu'il portait sur lui, ainsi que j'ai dit, en monnaie d'or, pour le dépenser à cet effet, et je lui donnai une bonne somme en outre, si bien que je n'entamai pas la somme que je lui avais laissée entre les mains, en fin de quoi nous eûmes près de 200£ en argent, ce qui était plus que suffisant à notre dessein.

En cette condition, fort joyeux de toutes ces commodités, nous fîmes voile de Bugby's note à Gravesend, où le vaisseau resta environ dix jours de plus et où le capitaine vint à bord pour de bon. Ici le capitaine nous montra une civilité qu'en vérité nous n'avions point de raison d'attendre, c'est à savoir qu'il nous permit d'aller à terre pour nous rafraîchir, après que nous lui eûmes donné nos paroles que nous ne nous enfuirions pas et que nous reviendrions paisiblement à bord. En vérité le capitaine avait assez d'assurances sur nos résolutions de partir, puisque, ayant fait de telles provisions pour nous établir là-bas, il ne semblait point probable que nous eussions choisi de demeurer ici au péril de la vie: car ce n'aurait pas été moins. En somme, nous allâmes tous à terre avec le capitaine et soupâmes ensemble à Gravesend où nous fûmes fort joyeux, passâmes la nuit, couchâmes dans la maison où nous avions soupé et revînmes tous très honnêtement à bord avec lui le matin. Là, nous achetâmes dix douzaines de bouteilles de bonne bière, du vin, des poulets, et telles choses que nous pensions qui seraient agréables à bord.

Ma gouvernante resta avec nous tout ce temps et nous accompagna jusqu'aux Downs, ainsi que la femme du capitaine avec qui elle revint. Je n'eus jamais tant de tristesse en me séparant de ma propre mère que j'en eus pour me séparer d'elle, et je ne la revis jamais plus. Nous eûmes bon vent d'est le troisième jour après notre arrivée aux Downs, et nous fîmes voile de là le dixième jour d'avril, sans toucher ailleurs, jusqu'étant poussé sur la côte d'Irlande par une bourrasque bien forte, le vaisseau jeta l'ancre dans une petite baie près d'une rivière dont je ne me rappelle pas le nom, mais on me dit que c'était une rivière qui venait de Limerick et que c'était la plus grande rivière d'Irlande.

Là, ayant été retenus par le mauvais temps, le capitaine qui continuait de montrer la même humeur charmante, nous emmena de nouveau tous deux à terre. Ce fut par bonté pour mon mari, en vérité qui supportait fort mal la mer, surtout quand le vent soufflait avec tant de fureur. Là, nous achetâmes encore des provisions fraîches, du bœuf, du porc, du mouton et de la volaille, et le capitaine resta pour mettre en saumure cinq ou six barils de bœuf, afin de renforcer les vivres. Nous ne fûmes pas là plus de cinq jours que la température s'adoucissant après une bonne saute de vent, nous fîmes voile de nouveau et, au bout de quarante-deux jours, arrivâmes sans encombre à la côte de Virginie.

Quand nous approchâmes de terre, le capitaine me fit venir et me dit qu'il trouvait par mon discours que j'avais quelques connaissances dans la contrée et que j'y étais venue autrefois, de sorte qu'il supposait que je connaissais la coutume suivant laquelle on disposait des forçats à leur arrivée. Je lui dis qu'il n'en était rien et que pour les connaissances que j'avais là, il pouvait être certain que je ne me ferais point connaître à aucune d'elles tandis que j'étais dans les conditions d'une prisonnière, et que, pour le reste, nous nous abandonnions entièrement à lui pour nous assister ainsi qu'il lui avait plu de nous le promettre. Il me dit qu'il fallait qu'une personne du pays vînt m'acheter comme esclave, afin de répondre de moi au gouverneur de la contrée s'il me réclamait. Je lui dis que nous agirions selon ses directions, de sorte qu'il amena un planteur pour traiter avec lui comme s'il se fût agi de m'acheter comme esclave, n'y ayant point l'ordre de vendre mon mari, et là je lui fus vendue en formalité et je le suivis à terre. Le capitaine alla avec nous et nous mena à une certaine maison, que ce fût une taverne ou non, je n'en sais rien, mais on nous y donna un bol de punch fait avec du rhum, etc., et nous fîmes bonne chère. Au bout d'un moment, le planteur nous donna un certificat de décharge et une reconnaissance attestant que je l'avais servi fidèlement, et je fus libre dès le lendemain matin d'aller où il me plairait.

Pour ce service le capitaine me demanda six mille avoir du poids de tabac dont il dit qu'il devait compte à son armateur et que nous lui achetâmes immédiatement et lui fîmes présent, par-dessus le marché, de 20 guinées dont il se déclara abondamment satisfait.

Il ne convient point que j'entre ici dans les détails de la partie de la colonie de Virginie où nous nous établîmes, pour diverses raisons; il suffira de mentionner que nous entrâmes dans la grande rivière de Potomac, qui était la destination du vaisseau, et là nous avions l'intention de nous établir d'abord malgré qu'ensuite nous changeâmes d'avis.

La première chose d'importance que je fis après que nous eûmes débarqué toutes nos marchandises et que nous les eûmes serrées dans un magasin que nous louâmes avec un logement dans le petit endroit du village où nous avions atterri; la première chose que je fis, dis-je, fut de m'enquérir de ma mère et de mon frère (cette personne fatale avec laquelle je m'étais mariée, ainsi que je l'ai longuement raconté). Une petite enquête m'apprit que Mme ***, c'est à savoir ma mère était morte, que mon frère ou mari était vivant et, ce qui était pire, je trouvai qu'il avait quitté la plantation où j'avais vécu et qu'il vivait avec un de ses fils sur une plantation, justement près de l'endroit où nous avions loué un magasin.

Je fus un peu surprise d'abord, mais comme je m'aventurais à me persuader qu'il ne pouvait point me reconnaître, non seulement je me sentis parfaitement tranquille, mais j'eus grande envie de le voir, si c'était possible, sans qu'il me vît. Dans ce dessein je m'enquis de la plantation où il vivait et avec une femme du lieu que je trouvai pour m'aider, comme ce que nous appelons une porteuse de chaise, j'errai autour de l'endroit comme si je n'eusse eu d'autre envie que de me promener et de regarder le paysage. Enfin j'arrivai si près que je vis la maison. Je demandai à la femme à qui était cette plantation: elle me dit qu'elle appartenait à un tel, et, tendant la main sur la droite:

—Voilà, dit-elle, le monsieur à qui appartient cette plantation et son père est avec lui.