—Mais, dit-elle, ce vieux monsieur, étant allé en Angleterre quand il était tout jeune, tomba amoureux d'une jeune dame de là-bas, une des plus belles femmes qu'on ait jamais vue ici et l'épousa et la mena demeurer chez sa mère, qui alors était vivante. Il vécut ici plusieurs années avec elle, continua la femme, et il eut d'elle plusieurs enfants, dont l'un est le jeune homme qui était avec lui tout à l'heure; mais au bout de quelque temps, un jour que la vieille dame, sa mère, parlait à sa bru de choses qui la touchaient et des circonstances où elle s'était trouvée en Angleterre, qui étaient assez mauvaises, la bru commença d'être fort surprise et inquiète, et en somme, quand on examina les choses plus à fond, il parut hors de doute qu'elle, la vieille dame, était la propre mère de sa bru et que, par conséquent, ce fils était le propre frère de sa femme, ce qui frappa la famille d'horreur et la jeta dans une telle confusion qu'ils pensèrent en être ruinés tous; la jeune femme ne voulut pas vivre avec lui, et lui-même, pendant un temps, fut hors du sens, puis enfin la jeune femme partit pour l'Angleterre et on n'en a jamais entendu parler depuis.
Il est aisé de croire que je fus étrangement affectée de cette histoire, mais il est impossible de décrire la nature de mon trouble; je parus étonnée du récit et lui fis mille questions sur les détails que je trouvai qu'elle connaissait parfaitement. Enfin je commençai de m'enquérir des conditions de la famille, comment la vieille dame, je veux dire ma mère, était morte, et à qui elle avait laissé ce qu'elle possédait, car ma mère m'avait promis très solennellement que, quand elle mourrait, elle ferait quelque chose pour moi et qu'elle s'arrangerait pour que, si j'étais vivante, je pusse, de façon ou d'autre, entrer en possession, sans qu'il fût au pouvoir de son fils, mon frère et mari, de m'en empêcher. Elle me dit qu'elle ne savait pas exactement comment les choses avaient été réglées, mais qu'on lui avait dit que ma mère avait laissé une somme d'argent sur le payement de laquelle elle avait hypothéqué sa plantation, afin que cette somme fut remise à sa fille si jamais on pouvait en entendre parler soit en Angleterre, soit ailleurs, et que la gérance du dépôt avait été laissée à ce fils que nous avions vu avec son père.
C'était là une nouvelle qui me parut trop bonne pour en faire fi, et vous pouvez bien penser que j'eus le cœur empli de mille réflexions sur le parti que je devais prendre et la façon dont je devais me faire connaître, ou si je devrais jamais me faire connaître ou non.
C'était là un embarras où je n'avais pas, en vérité, la science de me conduire, ni ne savais-je quel parti prendre; mon esprit était obsédé nuit et jour; je ne pouvais ni dormir ni causer; tant que mon mari s'en aperçut, s'étonna de ce que j'avais et s'efforça de me divertir, mais ce fut tout en vain; il me pressa de lui dire ce qui me tourmentait, mais je le remis, jusqu'enfin, m'importunant continuellement, je fus forcée de forger une histoire qui avait cependant un fondement réel, je lui dis que j'étais tourmentée parce que j'avais trouvé que nous devions quitter notre installation et changer notre plan d'établissement, à cause que j'avais trouvé que je serais découverte si je restais dans cette partie de la contrée; car, ma mère étant morte, plusieurs de nos parents étaient venus dans la région où nous étions et qu'il fallait, ou bien me découvrir à eux, ce qui dans notre condition présente, ne convenait point sous bien des rapports, ou bien nous en aller, et que je ne savais comment faire et que c'était là ce qui me donnait de la mélancolie.
Il acquiesça en ceci qu'il ne convenait nullement que je me fisse connaître à personne dans les circonstances où nous étions alors, et par ainsi il me dit qu'il était prêt à partir pour toute autre région de ce pays ou même pour un autre pays si je le désirais. Mais maintenant j'eus une autre difficulté, qui était que si je partais pour une autre colonie, je me mettais hors d'état de jamais pouvoir rechercher avec succès les effets que ma mère m'avait laissés; d'autre part, je ne pouvais même penser à faire connaître le secret de mon ancien mariage à mon nouveau mari; ce n'était pas une histoire qu'on supportât qu'on la dise, ni ne pouvais-je prévoir quelles pourraient en être les conséquences, c'était d'ailleurs impossible sans rendre la chose publique par toute la contrée, sans qu'on sût tout ensemble qui j'étais et ce que j'étais maintenant.
Cet embarras continua longtemps et inquiéta beaucoup mon époux, car il pensait que je ne fusse pas franche avec lui et que je ne voulusse pas lui révéler toutes les parties de ma peine, et il disait souvent qu'il s'étonnait de ce qu'il avait fait pour que je n'eusse pas confiance en lui en quoi que ce fût, surtout si la chose était douloureuse et affligeante. La vérité est que j'eusse dû lui confier tout, car aucun homme ne pouvait mériter mieux d'une femme, mais c'était là une chose que je ne savais comment lui ouvrir, et pourtant, n'ayant personne, à qui en révéler la moindre part, le fardeau était trop lourd pour mon esprit.
Le seul soulagement que je trouvai fut d'en laisser savoir à mon mari assez pour le convaincre de la nécessité qu'il y avait pour nous à songer à nous établir dans quelque autre partie du monde et la prochaine considération qui se présenta fut vers quelle région des colonies anglaises nous nous dirigerions. Mon mari était parfaitement étranger au pays et n'avait point tant qu'une connaissance géographique de la situation des différents lieux, et moi qui, jusqu'au jour où j'ai écrit ces lignes, ne savais point ce que signifiait le mot géographique, je n'en avais qu'une connaissance générale par mes longues conversations avec des gens qui allaient et venaient. Mais je savais bien que le Maryland, la Pennsylvanie, East et West-Jersey, la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre étaient toutes situées au nord de la Virginie et qu'elles avaient toutes par conséquent des climats plus froids pour lesquels, pour cette raison même, j'avais de l'aversion; car, ainsi que j'avais toujours naturellement aimé la chaleur: ainsi maintenant que je devenais vieille, je sentais une plus forte inclination à fuir un climat froid. Je pensai donc à aller en Caroline, qui est la colonie la plus méridionale des Anglais sur le continent; et là, je proposai d'aller, d'autant plus que je pourrais aisément revenir à n'importe quel moment quand il serait temps de m'enquérir des affaires de ma mère et de réclamer mon dû.
Mais maintenant je trouvai une nouvelle difficulté; la grande affaire pesait encore lourdement sur mes esprits et je ne pouvais songer à sortir de la contrée sans m'enquérir de façon ou d'autre du grand secret de ce que ma mère avait fait pour moi, ni ne pouvais-je avec aucune patience supporter la pensée de partir sans me faire connaître à mon vieux mari (frère) ou à mon enfant, son fils; seulement j'aurais bien voulu le faire sans que mon nouveau mari en eût connaissance ou sans qu'ils eussent connaissance de lui.
J'agitai d'innombrables desseins dans mes pensées pour arriver à ces fins. J'aurai aimé à envoyer mon mari en Caroline pour le suivre ensuite moi-même, mais c'était impraticable, parce qu'il ne voulait pas bouger sans moi, ne connaissant nullement le pays ni la manière de s'établir en lieu que ce fut. Alors je pensai que nous partirions d'abord tous deux, et que lorsque nous serions établie je retournerais en Virginie; mais, même alors, je savais bien qu'il ne se séparerait jamais de moi pour rester seul là-bas; le cas était clair; il était né gentilhomme, et ce n'était pas seulement qu'il n'eût point la connaissance du pays, mais il était indolent, et quand nous nous établissions, il préférait de beaucoup aller dans la forêt avec son fusil, ce qu'ils appellent là-bas chasser et qui est l'ordinaire travail des Indiens; il préférait de beaucoup chasser, dis-je, que de s'occuper des affaires naturelles de la plantation.
C'étaient donc là des difficultés insurmontables et telles que je ne savais qu'y faire; je me sentais si fortement poussée à me découvrir à mon ancien mari que je ne pouvais y résister, d'autant plus que l'idée qui me courait dans la tête, c'était que si je ne le faisais point tandis qu'il vivait, ce serait en vain peut-être que je m'efforcerais de convaincre mon fils plus tard que j'étais réellement la même personne et que j'étais sa mère, et qu'ainsi je pourrais perdre tout ensemble l'assistance de la parenté et tout ce que ma mère m'avait laissé. Et pourtant, d'autre part, il me paraissait impossible de révéler la condition où j'étais et de dire que j'avais avec moi un mari ou que j'avais passé la mer comme criminelle; si bien qu'il m'était absolument nécessaire de quitter l'endroit où j'étais et de revenir vers lui, comme revenant d'un autre endroit et sous une autre figure.