Je lui disais dans ma lettre des choses fort tendres au sujet de son fils, qu'il savait bien, lui disais-je, qui était mon enfant, et qu'ainsi que je n'avais été coupable de rien en me mariant à lui, non plus que lui en m'épousant, puisque nous ne savions point du tout que nous fussions parents; ainsi j'espérais qu'il céderait à mon désir le plus passionné de voir une seule fois mon cher et unique enfant et de montrer quelque peu des infirmités d'une mère, à cause que je préservais une si violente affection pour ce fils qui ne pouvait avoir gardé de souvenir de moi en aucune façon.
Je pensais bien qu'en recevant cette lettre, il la donnerait immédiatement à lire à son fils, ses yeux étant, ainsi que je savais, si faibles qu'il ne pouvait point voir pour la lire: mais tout alla mieux encore, car il avait permis à son fils, à cause que sa vue était faible, d'ouvrir toutes les lettres qui lui viendraient en main à son nom, et le vieux monsieur étant absent ou hors de la maison quand mon messager arriva, ma lettre vint tout droit dans les mains de mon fils, et il l'ouvrit et la lut.
Il fit venir le messager après quelque peu de pause et lui demanda où était la personne qui lui avait remis cette lettre. Le messager lui dit l'endroit, qui était à environ sept milles, de sorte qu'il lui dit d'attendre, se fit seller un cheval, emmena deux domestiques, et le voilà venir vers moi avec le messager. Qu'on juge de la consternation où je fus quand mon messager revint et me dit que le vieux monsieur n'était pas chez lui, mais que son fils était arrivé avec lui et que j'allais le voir tout à l'heure. Je fus parfaitement confondue, car je ne savais si c'était la guerre ou la paix, et j'ignorais ce qu'il fallait faire. Toutefois, je n'eus que bien peu de moments pour réfléchir, car mon fils était sur les talons du messager, et arrivant à mon logement, il fit à l'homme qui était à la porte quelque question en ce genre, je suppose, car je ne l'entendis pas, à savoir quelle était la dame qui l'avait envoyée, car le messager dit: «C'est elle qui est là, monsieur»; sur quoi mon fils vient droit à moi, me baise, me prit dans ses bras, m'embrassa avec tant de passion qu'il ne pouvait parler et je pouvais sentir sa poitrine se soulever et haleter comme un enfant qui pleure et sanglote sans pouvoir s'écrier.
Je ne puis ni exprimer ni décrire la joie qui me toucha jusqu'à l'âme quand je trouvai, car il fut aisé de découvrir cette partie, qu'il n'était pas venu comme un étranger, mais comme un fils vers une mère, et en vérité un fils qui n'avait jamais su avant ce que c'était que d'avoir une mère, et en somme nous pleurâmes l'un sur l'autre pendant un temps considérable, jusqu'enfin il s'écria le premier:
—Ma chère mère, dit-il, vous êtes encore vivante! Je n'avais jamais espéré de voir votre figure.
Pour moi je ne pus rien dire pendant longtemps.
Après que nous eûmes tous deux recouvré nos esprits et que nous fûmes capables de causer, il me dit l'état où étaient les choses. Il me dit qu'il n'avait point montré ma lettre à son père et qu'il ne lui en avait point parlé, que ce que sa grand-mère m'avait laissé était entre ses mains à lui-même et qu'il me rendrait justice à ma pleine satisfaction; que pour son père, il était vieux et infirme à la fois de corps et d'esprit, qu'il était très irritable et colère, presque aveugle et incapable de tout; et qu'il faisait grand doute qu'il sût agir dans une affaire qui était de nature aussi délicate; et que par ainsi il était venu lui-même autant pour se satisfaire en me voyant, ce dont il n'avait pu s'empêcher, que pour me mettre en mesure de juger, après avoir vu où en étaient les choses, si je voulais me découvrir à son père ou non.
Tout cela avait été mené en vérité de manière si prudente et avisée que je vis que mon fils était homme de bon sens et n'avait point besoin d'être instruit par moi. Je lui dis que je ne m'étonnais nullement que son père fût comme il l'avait décrit à cause que sa tête avait été un peu touchée avant mon départ et que son tourment principal avait été qu'il n'avait point pu me persuader de vivre avec lui comme sa femme après que j'avais appris qu'il était mon frère, que comme il savait mieux que moi quelle était la condition présente de son père, j'étais prête à me joindre à lui en telle mesure qu'il m'indiquerait, que je ne tenais point à voir son père puisque j'avais vu mon fils et qu'il n'eût pu me dire de meilleure nouvelle que de m'apprendre que ce que sa grand'mère m'avait laissé avait été confié à ses mains à lui qui, je n'en doutais pas, maintenant qu'il savait qui j'étais, ne manquerait pas, ainsi qu'il avait dit, de me faire justice. Puis je lui demandai combien de temps il y avait que ma mère était morte et en quel endroit elle avait rendu l'esprit et je lui donnai tant de détails sur la famille que je ne lui laissai point lieu de douter de la vérité que j'étais réellement et véritablement sa mère.
Mon fils me demanda alors où j'étais et quelles dispositions j'avais prises. Je lui dis que j'étais fixée sur la rive de la baie qui est dans le Maryland, sur la plantation d'un ami particulier qui était venu d'Angleterre dans le même vaisseau que moi; que pour la rive de la baie où je me trouvais, je n'y avais point d'habitation. Il me dit que j'allais rentrer avec lui et demeurer avec lui, s'il me plaisait, tant que je vivrais, que pour son père il ne reconnaissait personne et qu'il ne ferait point tant que d'essayer de deviner qui j'étais. Je réfléchis un peu et lui dis que malgré que ce ne fût en vérité point un petit souci pour moi que de vivre si éloignée de lui, pourtant je ne pouvais dire que ce me serait la chose la plus confortable du monde que de demeurer dans la même maison que lui, et que d'avoir toujours devant moi ce malheureux objet qui avait jadis si cruellement détruit ma paix, et que, malgré le bonheur que j'aurais à jouir de sa société (de mon fils), ou d'être si près de lui que possible, pourtant je ne saurais songer à rester dans une maison où je vivrais aussi dans une retenue constante de crainte de me trahir dans mon discours, ni ne serais-je capable de réfréner quelques expressions en causant avec lui comme mon fils qui pourraient découvrir toute l'affaire, chose qui ne conviendrait en aucune façon.
Il reconnut que j'avais raison en tout ceci.