—Ma chérie, dit-il, que veut dire tout cela? Je crains que tu nous endettes trop avant: quand pourrons-nous payer toutes ces choses?
Je souris et lui dis que tout était payé; et puis je lui dis que ne sachant point ce qui pourrait nous arriver dans le voyage, et regardant à quoi notre condition pourrait nous exposer, je n'avais pas emporté tout mon fonds et que j'en avais laissé aux mains de mon amie cette partie que, maintenant que nous avions passé la mer et que nous avions heureusement établis, j'avais fait venir afin qu'il la vît.
Il fut stupéfait et demeura un instant à compter sur ses doigts, mais ne dit rien; à la fin, il commença ainsi:
—Attends, voyons, dit-il, comptant encore sur ses doigts, et d'abord sur le pouce.—il y a d'abord 246£ en argent, ensuite deux montres en or, des bagues à diamant et de la vaisselle plate, dit-il,—sur l'index; puis sur le doigt suivant—nous avons une plantation sur la rivière d'York à 100£ par an, ensuite 150£ d'argent, ensuite une chaloupe chargée de chevaux, vaches, cochons et provisions—et ainsi de suite jusqu'à recommencer sur le pouce—et maintenant, dit-il, une cargaison qui a coûté 250£ en Angleterre, et qui vaut le double ici.
—Eh bien, dis-je; que fais-tu de tout cela?
—Ce que j'en fais? dit-il. Mais qui donc prétend que je me suis fait duper quand j'ai épousé ma femme dans le Lancashire? Je crois que j'ai épousé une fortune, dit-il, et, ma foi, une très belle fortune.
En somme, nous étions maintenant dans une condition fort considérable, et qui s'augmentait chaque année; car notre nouvelle plantation croissait admirablement entre nos mains, et dans les huit années que nous y vécûmes, nous l'amenâmes à un point tel que le revenu en était d'au moins 300£ par an, je veux dire valait cette somme en Angleterre.
Après que j'eus passé une année chez moi, je fis de nouveau la traversée de la baie pour aller voir mon fils et toucher les nouveaux revenus de ma plantation; et je fus surprise d'apprendre, justement comme je débarquais, que mon vieux mari était mort, et qu'on ne l'avait pas enterré depuis plus de quinze jours. Ce ne fut pas, je l'avoue, une nouvelle désagréable, à cause que je pouvais paraître maintenant, ainsi que je l'étais, dans la condition de mariage; de sorte que je dis à mon fils avant de le quitter que je pensais épouser un gentilhomme dont la plantation joignait la mienne; et que malgré que je fusse légalement libre de me marier, pour ce qui était d'aucune obligation antérieure, pourtant j'entretenais quelque crainte qu'on ne fit revivre une histoire qui pouvait donner de l'inquiétude à un mari. Mon fils, toujours tendre, respectueux et obligeant, me reçut cette fois chez lui, me paya mes cent livres et me renvoya chargée de présents.
Quelque temps après, je fis savoir à mon fils que j'étais mariée, et je l'invitai à nous venir voir, et mon mari lui écrivit de son côté une lettre fort obligeante où il l'invitait aussi; et en effet il vint quelques mois après, et il se trouvait justement là au moment que ma cargaison arriva d'Angleterre, que je lui fis croire qui appartenait toute à l'état de mon mari, et non à moi.
Il faut observer que lorsque le vieux misérable, mon frère (mari) fut mort, je rendis franchement compte à mon mari de toute cette affaire et lui dis que ce cousin, comme je l'appelais, était mon propre fils par cette malheureuse alliance. Il s'accorda parfaitement à mon récit et me dit qu'il ne serait point troublé si le vieux, comme nous l'appelions, eût été vivant.