—Et qu'y a-t-il? dis-je. Est-ce que les navires de Virginie ont été pris par les Français?
Car c'est ce que je redoutais.
—Non, non, dit-elle, mais l'homme que vous avez envoyée à Bristol hier pour chercher de l'argent est revenu, et dit qu'il n'en a point rapporté.
Je n'étais nullement satisfaite de son projet; je pensais que cela aurait trop l'apparence de le pousser, ce dont il n'y avait aucun besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au jeu, de sorte que je la repris de court:
—Je ne puis m'imaginer pourquoi il aurait ainsi parlé, dis-je, puisque je vous assure qu'il m'a apporté tout l'argent que je l'avais envoyé chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse où il y avait environ douze guinées. Et d'ailleurs, ajoutai-je, j'ai l'intention de vous en donner la plus grande partie tout à l'heure.
Il avait paru un peu mécontenté de sa façon de parler, autant que moi; trouvant, ainsi que je pensais bien, qu'elle prenait un peu trop de liberté; mais quand il vit la réponse que je lui faisais, il se remit sur-le-champ. Le lendemain matin nous en reparlâmes, et je le trouvai pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu'il espérait que je ne me laisserais point manquer d'argent sans le lui dire, et que je lui avais promis le contraire; je lui répondis que j'avais été fort vexée de ce que ma propriétaire eût parlé si ouvertement la veille d'une chose où elle n'avait point à se mêler; mais que j'avais supposé qu'elle désirait être payée de ce que je lui devais, qui était environ huit guinées, que j'avais résolu de lui donner et lui avais données la même nuit.
Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m'entendit dire que je l'avais payée, puis passa à quelque autre discours pour le moment; mais le lendemain matin, ayant entendu que j'étais levée avant lui, il m'appela, et je lui répondis. Il me demanda d'entrer dans sa chambre; il était au lit quand j'entrai, et il me fit venir m'asseoir sur le bord du lit, car il me dit qu'il avait quelque chose à me dire. Après quelques expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien honnête et donner une réponse sincère à une chose dont il me priait. Après une petite chicane sur le mot «sincère», et lui avoir demandé si jamais je lui avais donné des réponses qui ne fussent pas sincères, je lui fis la promesse qu'il voulait. Eh bien, alors, sa prière était, dit-il, de lui faire voir ma bourse; je mis aussitôt ma main dans ma poche, et riant de lui, je tirai la bourse où il y avait trois guinées et demie; alors il me demanda si c'était tout l'argent que j'avais; je lui dis: «Non», riant encore, «il s'en faut de beaucoup.»
Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d'aller lui chercher tout l'argent que j'avais, jusqu'au dernier fardin; je lui dis que j'allais le faire, et j'entrai dans ma chambre d'où je lui rapportai un petit tiroir secret où j'avais environ six guinées de plus et un peu de monnaie d'argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que c'était là toute ma fortune, honnêtement à un shilling près; il regarda l'argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le remit pêle-mêle dans le tiroir; ensuite, atteignant sa poche, il en tira une clef, et me pria d'ouvrir une petite boîte en bois de noyer qu'il avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis; dans ce tiroir il y avait une grande quantité de monnaie en or, je crois près de deux cents guinées, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une pleine poignée; je ne voulais point, et me dérobais; mais il me serrait la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m'y fit prendre autant de guinées presque que j'en pus tenir à la fois.
Quand je l'eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m'en aller bien vite et d'emporter tout cela dans ma chambre.
Je rapporte cette histoire plus particulièrement à cause de sa bonne humeur, et pour montrer le ton qu'il y avait dans nos conversations. Ce ne fut pas longtemps après qu'il commença chaque jour de trouver des défauts à mes habits, à mes dentelles, à mes coiffes; et, en un mot, il me pressa d'en acheter de plus beaux, ce dont j'avais assez d'envie, d'ailleurs, quoique je ne le fisse point paraître; je n'aimais rien mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu'il me fallait bien ménager l'argent qu'il m'avait prêté, sans quoi je ne pourrais jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il avait un sincère respect pour moi, et qu'il connaissait ma condition, il ne m'avait pas prêté cet argent, mais me l'avait donné, et qu'il pensait que je l'eusse bien mérité, lui ayant accordé ma société aussi entièrement que je l'avais fait. Après cela, il me fit prendre une servante et tenir la maison et, son ami étant parti, il m'obligea à prendre le gouvernement de son ménage, ce que je fis fort volontiers, persuadée, comme il parut bien, que je n'y perdrais rien, et la femme qui nous logeait ne manqua point non plus d'y trouver son compte.