Je fus frappée par cette lettre comme de mille blessures; les reproches de ma conscience étaient tels que je ne saurais les exprimer, car je n'étais pas aveugle à mon propre crime; et je réfléchissais que j'eusse pu avec moins d'offense continuer avec mon frère, puisqu'il n'y avait pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne sachant rien.

Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'étais une femme mariée, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien qu'il m'eût quittée par nécessité de sa condition, n'avait point le pouvoir de me délier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni de me donner la liberté légale de me remarier; si bien que je n'avais rien été moins pendant tout ce temps qu'une prostituée et une femme adultère. Je me reprochai alors les libertés que j'avais prises, et d'avoir servi de piège pour ce gentilhomme, et d'avoir été la principale coupable; et maintenant, par grande merci, il avait été arraché à l'abîme par œuvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais là comme si j'eusse été abandonnée par le ciel pour continuer ma route dans le mal.

Dans ces réflexions, je continuai très pensive et triste pendant presque un mois, et je ne retournai pas à Bath, n'ayant aucune inclination à me retrouver avec la femme auprès de qui j'avais été avant, de peur que, ainsi que je croyais, elle me poussât à quelque mauvais genre de vie, comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que j'avais été rejetée et délaissée.

Et maintenant j'étais grandement troublée au sujet de mon petit garçon; c'était pour moi la mort de me séparer de cet enfant; et pourtant quand je considérais le danger qu'il y avait d'être abandonnée un jour ou l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me décidais à le quitter; mais finalement je résolus de demeurer moi-même près de lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'élever.

J'écrivis donc à mon monsieur une courte lettre où je lui disais que j'avais obéi à ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon retour à Bath; que bien que notre séparation fut pour moi un coup dont je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'étais entièrement persuadée que ses réflexions étaient justes et que je serais bien loin de désirer m'opposer à sa réforme.

Puis je lui représentai ma propre condition dans les termes les plus émouvants. Je lui dis que j'entretenais l'espoir que ces infortunées détresses qui d'abord l'avaient ému d'une généreuse amitié pour moi, pourraient un peu l'apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle de notre liaison où je pensais qu'aucun de nous n'entendait tomber alors fût rompue désormais; que je désirais me repentir aussi sincèrement qu'il l'avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque condition où je ne fusse pas exposée aux tentations par l'affreuse perspective de la pauvreté et de la détresse; et s'il avait la moindre appréhension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de me mettre en état de retourner auprès de ma mère en Virginie, d'où il savait que j'étais venue, ce qui mettrait fin à toutes les craintes qui pourraient lui venir là-dessus; je terminais en lui assurant que s'il voulait m'envoyer 50£ de plus pour faciliter mon départ, je lui renverrais une quittance générale: et lui promettrais de ne plus le troubler par aucune importunité, à moins que ce fût pour demander de bonnes nouvelles de mon enfant que j'enverrais chercher, si je trouvais ma mère vivante et que ma condition était aisée, et dont je pourrais alors le décharger.

Or, tout ceci était une duperie, en ce que je n'avais nulle intention d'aller en Virginie, ainsi que le récit des affaires que j'y avais eues, peut convaincre quiconque; mais l'objet était de tirer de lui ces dernières 50£, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que j'aurais à attendre de lui.

Néanmoins, l'argument que j'avais envoyé en lui promettant une quittance générale et de ne plus jamais l'inquiéter, prévalut effectivement, et il m'envoya un billet pour cette somme par une personne qui m'apportait une quittance générale à signer, ce que je fis franchement; et ainsi, bien amèrement contre ma volonté, l'affaire se trouva entièrement terminée.

J'étais maintenant une personne isolée, de nouveau, comme je puis bien m'appeler; j'étais déliée de toutes les obligations soit de femme mariée, soit de maîtresse, qui fussent au monde; excepté mon mari le marchand de toile dont je n'avais pas entendu parler maintenant depuis près de quinze ans, personne ne pouvait me blâmer pour me croire entièrement libérée de tous; considérant surtout qu'il m'avait dit à son départ que si je n'avais point de nouvelles fréquentes de lui, j'en devrais conclure qu'il était mort, et que je pourrais librement me remarier avec celui qu'il me plairait.

Je commençai maintenant à dresser mes comptes; j'avais par maintes lettres et grande importunité, et aussi par l'intercession de ma mère, obtenu de mon frère un nouvel envoi de quelques marchandises de Virginie, afin de compenser l'avarie de la cargaison que j'avais emportée et ceci aussi avait été à la condition que je lui scellerais une quittance générale, ce que j'avais dû promettre, si dur que cela me parût. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les marchandises, avant d'avoir signé la quittance: et ensuite je découvris sans cesse un prétexte ou l'autre pour m'échapper et remettre la signature; jusque enfin je prétendis qu'il me fallait écrire à mon frère avant de rien faire.