—Je ne vous demande pas si vous avez été trompé, dis-je; mais je le crains bien, et de l'avoir été moi-même; mais je veux me justifier d'avoir été mêlée dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander à votre sœur si jamais je lui ai parlé de fortune ou de bien que j'eusse, ou si je lui ai donné les détails là-dessus; et elle avoue que non. Et je vous prie, madame, dis-je, d'avoir assez de justice pour m'accuser si vous le pouvez: vous ai-je jamais prétendu que j'eusse du bien? Pourquoi, si j'en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans ce pays afin d'épargner le peu que je possédais et de vivre à bon marché?—Elle ne put nier, mais dit qu'on lui avait assuré à Londres que j'avais une très grande fortune, qui était déposée à la Banque d'Angleterre.

—Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel époux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dupés, vous et moi, que de vous faire croire que j'étais une fortune et de vous pousser à me solliciter de mariage.

Il ne put dire une parole, mais montra sa sœur du doigt, et après un silence éclata dans la plus furieuse colère où j'aie vu homme du monde; il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruiné, déclarant qu'elle lui avait dit que j'avais 15 000£, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main pour lui avoir procuré cette alliance; puis il ajouta, s'adressant à moi, qu'elle n'était point du tout sa sœur, mais qu'elle avait été sa p..., depuis tantôt deux ans; qu'elle avait déjà reçu de lui 100£ d'acompte sur cette affaire, et qu'il était entièrement perdu si les choses étaient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il allait sur-le-champ lui tirer le sang du cœur, ce qui la terrifia, et moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison où je logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle eût osé le faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorité qu'un ouï-dire; et puis, se retournant vers moi, dit très honnêtement qu'il craignait que nous fussions perdus tout deux; «car, à dire vrai, ma chérie, je n'ai point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce démon me l'a fait dissiper pour me maintenir en cet équipage». Elle saisit l'occasion qu'il me parlait sérieusement pour s'échapper de la chambre, et je ne la revis plus jamais.

J'étais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je pensais de bien des manières avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit qu'il était perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jetée dans l'égarement pur.

—Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes mariés ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de désappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais été dupe, moi aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien.

—Vous auriez été dupe, oui vraiment, ma chérie, dit-il, mais vous n'auriez point été perdue; car 15 000£ nous auraient entretenus tous deux fort bravement dans ce pays; et j'avais résolu de vous en consacrer jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling, et j'aurais payé le reste de mon affection et de la tendresse que je vous aurais montrée pendant tout le temps de ma vie.

C'était fort honnête, en vérité; et je crois réellement qu'il parlait ainsi qu'il l'entendait, et que c'était un homme aussi propre à me rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais à cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'était endetté sur ce ridicule dessein dans le pays où nous étions, l'avenir paraissait morne et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.

Je lui dis qu'il était bien malheureux que tant d'amour et tant de bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi précipités dans la misère; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant à moi, que c'était mon infortune que le peu que j'avais ne pût suffire à nous faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de banque de 20£ et onze guinées que je lui dis avoir épargnées sur mon petit revenu: et que par le récit que m'avait fait cette créature de la manière dont on vivait dans le pays où nous étions, je m'attendais que cet argent m'eût entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'était ôté, je serais dénuée de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait être la condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche; pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il était là.

Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de la pensée de me dépouiller et de me réduire à la misère; qu'il lui restait cinquante guinées, qui étaient tout ce qu'il avait au monde, et il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les prendre, quand il dût mourir de faim par le manque qu'il en aurait.

Je répondis, en lui témoignant un intérêt pareil, que je ne pouvais supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait proposer quelque manière de vivre qui fût possible, que je ferais de mon mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le désirer.