—Mon cœur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour échapper à l'observation des gens qui avaient entendu ce que je prétendais faire, et afin que personne ne pût me demander de l'argent avant que je fusse garni pour leur en donner.

—Mais où donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite?

—Eh bien, mon cœur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan, ainsi que je l'avais disposé; j'avais intention ici de vous interroger quelque peu sur votre état, comme vous voyez que j'ai fait; et quand vous m'auriez rendu compte des détails, ainsi que je m'attendais que vous feriez, j'aurais imaginé une excuse pour remettre notre voyage en Irlande à un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon cœur, dit-il, j'étais décidé à vous avouer toute la condition de mes propres affaires, et à vous faire savoir qu'en effet j'avais usé de ces finesses pour obtenir votre acquiescement à m'épouser, mais qu'il ne me restait plus qu'à vous demander pardon et à vous dire avec quelle ardeur je m'efforcerais à vous faire oublier ce qui était passé par la félicité des jours à venir.

—Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et c'est ma douleur maintenant que de n'être point en état de vous montrer avec quelle aisance je me serais laissé réconcilier à vous, et comme je vous aurais passé tous ces tours en récompense de tant de bonne humeur; mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous être accordés, puisque nous n'avons pas de quoi vivre?

Nous proposâmes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir où il n'y avait rien pour débuter. Il me supplia enfin de n'en plus parler, car, disait-il, je lui briserais le cœur; de sorte que nous parlâmes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit congé de moi en mari, et puis s'endormit.

Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui étais restée éveillée presque toute la nuit, j'avais très grand sommeil et je demeurai couchée jusqu'à près d'onze heures. Pendant ce temps, il prit ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et le voilà parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais émouvante, sur la table, et que voici:

«Ma chérie,

«Je suis un chien; je vous ai dupée; mais j'y ai été entraîné par une vile créature, contrairement à mes principes et à l'ordinaire coutume de ma vie. Pardonnez-moi, ma chérie! Je vous demande pardon avec la plus extrême sincérité; je suis le plus misérable des hommes, de vous avoir déçue; j'ai été si heureux que de vous posséder, et maintenant je suis si pitoyablement malheureux que d'être forcé de fuir loin de vous. Pardonnez-moi, ma chérie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je ne puis supporter de vous voir ruinée par moi, et moi-même incapable de vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de vous revoir; je vous déclare ici que vous êtes libre; si vous pouvez vous marier à votre avantage, ne refusez pas en songeant à moi; je vous jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre une bonne fortune, tout cela sera pour vous, où que vous soyez.

«J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche, et allez à Londres; j'espère qu'il suffira aux frais, sans que vous entamiez le vôtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout cœur, et je le ferai aussi souvent que je penserai à vous.

«Adieu, ma chérie, pour toujours.