Et de nouveau elle me ferma la bouche en répondant qu'elle en prenait le soin le plus exact.
La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets qui me donnât quelque déplaisir fut qu'une fois où elle me parlait de mon état bien avancé de grossesse, elle dit quelques paroles qui semblaient signifier qu'elle pourrait me débarrasser plus tôt si j'en avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le désir de mettre ainsi fin à mes tourments; mais je lui fis voir bientôt que j'en abhorrais jusqu'à l'idée; et pour lui rendre justice elle s'y prit si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait réellement ou si elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais dire, qu'elle avait pris la négative avant que je pusse m'expliquer.
Pour abréger autant que possible cette partie, je quittai mon logement de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi qu'on la nommait dans la maison), et là, en vérité, je fus traitée avec tant de courtoisie, soignée avec tant d'attention, tout me parut si bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en tirait ma gouvernante: mais je découvris ensuite qu'elle faisait profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires, et qu'en vérité elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit était dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez en cette façon, je vous assure; car il est à peine croyable quelle clientèle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le tout à compte privé, ou en bon français à compte de débauche.
Pendant que j'étais dans sa maison, qui fut près de quatre mois, elle n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville, dont l'une logeait chez mon ancienne hôtesse de Saint-Jones, malgré toute la pruderie que celle-ci avait affectée avec moi.
Tandis que j'étais là, et avant de prendre le lit, je reçus de mon homme de confiance à la Banque une lettre pleine de choses tendres et obligeantes, où il me pressait sérieusement de retourner à Londres. La lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce qu'elle avait été d'abord envoyée dans le Lancashire d'où elle m'avait suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arrêt contre sa femme et qu'il était prêt à tenir son engagement avec moi, si je voulais l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et d'affection, telles qu'il aurait été bien loin d'offrir s'il avait connu les circonstances où j'avais été, et que, tel qu'il en était, j'avais été bien loin de mériter.
J'envoyai une réponse à cette lettre et la datai de Liverpool, mais l'envoyai par un courrier, sous couleur qu'elle était arrivée dans un pli adressé à un ami en ville. Je le félicitai de sa délivrance, mais j'élevai des scrupules sur la validité légale d'un second mariage, et lui dis que je supposais qu'il considérerait bien sérieusement ce point avant de s'y résoudre, la conséquence étant trop grande à un homme de son jugement pour qu'il s'y aventurât imprudemment, et terminai en lui souhaitant du bonheur quelle que fût sa décision, sans rien lui laisser savoir de mes propres intentions ou lui répondre sur sa proposition de mon retour à Londres, mais je fis vaguement allusion à l'idée que j'avais de revenir vers la fin de l'année, ceci étant daté d'avril.
Je pris le lit vers la mi-mai, et j'eus un autre beau garçon, et moi-même en bonne condition comme d'ordinaire en telles occasions; ma gouvernante joua son rôle de sage-femme avec le plus grand art et toute l'adresse qu'on peut s'imaginer, et bien au delà de tout ce que j'avais jamais connu auparavant.
Les soins qu'elle eut de moi pendant mon travail et après mes couches furent tels, que si elle eût été ma propre mère, ils n'eussent pu être meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie déréglée par la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne demeure et n'a rien laissé derrière elle pour indiquer le chemin.
Je crois que j'étais au lit depuis vingt jours quand je reçus une autre lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu'il avait obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu'il lui avait fait signifier tel jour, et qu'il avait à me donner une réponse à tous mes scrupules au sujet d'un second mariage, telle que je ne pouvais l'attendre et qu'il n'en avait aucun désir; car sa femme, qui avait été prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu'elle lui avait fait subir, sitôt qu'elle avait appris qu'il avait gagné son point, s'était bien misérablement ôté la vie le soir même.
Il s'exprimait fort honnêtement sur la part qu'il pouvait avoir dans son désastre, mais s'éclaircissait d'y avoir prêté la main, affirmant qu'il n'avait fait que se rendre justice en un cas où il avait été notoirement insulté et bafoué; toutefois il disait en être fort affligé, et qu'il ne lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l'espoir où il était que je voudrais bien venir le réconforter par ma compagnie; et puis il me pressait très violemment en vérité, de lui donner quelques espérances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir qu'il me vît, à quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce sujet.