L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet, regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes, leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui, je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres, et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement nues que les hommes.

J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées, et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni l'un ni l'autre.

Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand subitement ce jeune garçon s'écria:—«Maître! maître! un vaisseau avec une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne l'ignorais pas, tout-à-fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors, je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de lui parler s'il était possible.

Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le joignis.

On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages.

J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à-fait misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.—«Car, dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez[9], c'est-à-dire monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre traversée de retour.»

Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre.

Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et que, si arrivé là, quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant, qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine.

Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous arrivâmes à la Bahia de Todos os Santos, ou Baie de Touts les Saints, environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois, délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi.

PROPOSITIONS DES TROIS COLONS