Le 30.—J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement; j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil, après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au lit.

Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu d'abord aucun sentiment de religion dans le cœur, j'avais omis au bout de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours, comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un jour ou deux de mécompte.

SOUVENIR D'ENFANCE

Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans continuer un mémorial journalier de toutes choses.

La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes semailles.

Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain. Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils venaient d'être nouvellement semés.

Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain, plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve, n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à demi-picotin de chaque sorte.

Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.

Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre, j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière, mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches, comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger dessous durant toute la saison sèche.

Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire, semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille, j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.