Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,—même très-convenables à cette situation,—car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages, quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je résolus de m'en assurer.
Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte, où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,—aussi bien qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.
Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins de rum, quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac; mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.
Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.
J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île, que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de quinze ou vingt lieues.
Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique. D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit, bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays.
En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.
LA CAGE DE POLL
En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé, je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, très-divertissante.
Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable, j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une abondance poussée même jusqu'à la délicatesse.