3 Tués par l'Espagnol.
4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna la chasse.
4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort.
21 en tout.
Ceux qui étaient dans le canot manœuvrèrent rudement pour se mettre hors de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse; et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre; mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage, étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie.
Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir.
Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une goutte de rum à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser, chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à lui-même, il s'écria:—«C'est mon père!»
VENDREDI ET SON PÈRE
Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je lui donnai du rum de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent un excellent effet.
Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et qu'ils eussent regagné leur côte.