Enfin ils atteignirent la chaloupe.—il serait impossible de décrire quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés.

Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait, courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir. Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez long-temps dura ce manége.

Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient avant de faire feu.

Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir, qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi que Vendredi, ils firent feu dessus.

Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le troisième prit la fuite.

À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée, qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi, mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.

Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait juger de notre nombre.—J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là peut-être à des termes d'accommodement;—ce qui nous réussit à souhait;—car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:—«Tom Smith! Tom Smith!»—Tom Smith répondit aussitôt:—«Est-ce toi, Robinson?»—Car il paraît qu'il avait reconnu sa voix.—«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous êtes touts morts à l'instant.»

—À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»—«Ils sont ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes touts perdus.»

—«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous rendons?»—«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,» répondit Robinson.—Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine lui-même se mit alors à crier:—«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la vie sauve, hormis WILL ATKINS.»

Sur ce, WILL ATKINS s'écria:—Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»—Ce qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce WILL ATKINS avait été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte, et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur: c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts gouverneur.