Bref, me voyant résolu, l'aventure le séduisit, et il me dit que je n'irais pas seul, qu'il irait avec moi et qu'il m'amènerait pour nous accompagner un de ses compatriotes, un drille, disait-il, aussi fameux que qui que ce soit pour son zèle contre toutes pratiques diaboliques. Bref, il m'amena ce camarade, cet Écossais qu'il appelait capitaine Richardson. Je lui fis au long le récit de ce que j'avais vu et de ce que je projetais, et sur-le-champ il me dit qu'il voulait me suivre, dût-il lui en coûter la vie. Nous convînmes de partir seulement nous trois. J'en avais bien fait la proposition à mon partner, mais il s'en était excusé. Il m'avait dit que pour ma défense il était prêt à m'assister de toutes ses forces et en toute occasion; mais que c'était une entreprise tout-à-fait en dehors de sa voie: ainsi, dis-je, nous résolûmes de nous mettre en campagne seulement nous trois et mon serviteur, et d'exécuter le coup cette nuit même sur le minuit, avec tout le secret imaginable.
Cependant, toute réflexion faite, nous jugeâmes bon de renvoyer la partie à la nuit suivante, parce que la caravane devant se mettre en route dans la matinée du surlendemain, nous pensâmes que le gouverneur ne pourrait prétendre donner satisfaction à ces barbares à nos dépens quand nous serions hors de son pouvoir. Le marchand écossais, aussi ferme dans ses résolutions que hardi dans l'exécution, m'apporta une robe de Tartare ou gonelle de peau de mouton, un bonnet avec un arc et des flèches, et s'en pourvut lui-même ainsi que son compatriote, afin que si nous venions à être apperçus on ne pût savoir qui nous étions.
Nous passâmes toute la première nuit à mixtionner quelques matières combustibles avec de l'aqua-vitæ, de la poudre à canon et autres drogues que nous avions pu nous procurer, et le lendemain, ayant une bonne quantité de goudron dans un petit pot, environ une heure après le soleil couché nous partîmes pour notre expédition.
Quand nous arrivâmes, il était à peu près onze heures du soir: nous ne remarquâmes pas que le peuple eût le moindre soupçon du danger qui menaçait son idole. La nuit était sombre, le ciel était couvert de nuages; cependant la lune donnait assez de lumière pour laisser voir que l'idole était juste dans les mêmes posture et place qu'auparavant. Les habitants semblaient tout entiers à leur repos; seulement dans la grande hutte ou tente, comme nous l'appelions, où nous avions vu les trois prêtres que nous avions pris pour des bouchers, nous apperçûmes une lueur, et en nous glissant près de la porte, nous entendîmes parler, comme s'il y avait cinq ou six personnes. Il nous parut donc de toute évidence que si nous mettions le feu à l'idole, ces gens sortiraient immédiatement et s'élanceraient sur nous pour la sauver de la destruction que nous préméditions; mais comment faire? nous étions fort embarrassés. Il nous passa bien par l'esprit de l'emporter et de la brûler plus loin; mais quand nous vînmes à y mettre la main, nous la trouvâmes trop pesante pour nos forces et nous retombâmes dans la même perplexité. Le second Écossais était d'avis de mettre le feu à la hutte et d'assommer les drôles qui s'y trouvaient à mesure qu'ils montreraient le nez; mais je m'y opposai, je n'entendais point qu'on tuât personne, s'il était possible de l'éviter.—«Eh bien, alors, dit le marchand écossais, voilà ce qu'il nous faut faire: tâchons de nous emparer d'eux, lions-leur les mains, et forçons-les à assister à la destruction de leur idole.»
Comme il se trouvait que nous n'avions pas mal de cordes et de ficelles qui nous avaient servi à lier nos pièces d'artifice, nous nous déterminâmes à attaquer d'abord les gens de la cabane, et avec aussi peu de bruit que possible. Nous commençâmes par heurter à la porte, et quand un des prêtres se présenta, nous nous en saisîmes brusquement, nous lui bouchâmes la bouche, nous lui liâmes les mains sur le dos et le conduisîmes vers l'idole, où nous le baillonnâmes pour qu'il ne pût jeter des cris: nous lui attachâmes aussi les pieds et le laissâmes par terre.
Deux d'entre nous guettèrent alors à la porte, comptant que quelque autre sortirait pour voir de quoi il était question. Nous attendîmes jusqu'à ce que notre troisième compagnon nous eût rejoint; mais personne ne se montrant, nous heurtâmes de nouveau tout doucement. Aussitôt sortirent deux autres individus que nous accommodâmes juste de la même manière; mais nous fûmes obligés de nous mettre touts après eux pour les coucher par terre près de l'idole, à quelque distance l'un de l'autre. Quand nous revînmes nous en vîmes deux autres à l'entrée de la hutte et un troisième se tenant derrière en dedans de la porte. Nous empoignâmes les deux premiers et les liâmes sur-le-champ. Le troisième se prit alors à crier en se reculant; mais mon Écossais le suivit, et prenant une composition que nous avions faite, une mixtion propre à répandre seulement de la fumée et de la puanteur, il y mit le feu et la jeta au beau milieu de la hutte. Dans l'entrefaite l'autre Écossais et mon serviteur s'occupant des deux hommes déjà liés, les attachèrent ensemble par le bras, les menèrent auprès de l'idole; puis, pour qu'ils vissent si elle les secourerait, ils les laissèrent là, ayant grande hâte de venir vers nous.
Quand l'artifice que nous avions jeté eut tellement rempli la hutte de fumée qu'on y était presque suffoqué, nous y lançâmes un sachet de cuir d'une autre espèce qui flambait comme une chandelle; nous le suivîmes, et nous n'apperçûmes que quatre personnes, deux hommes et deux femmes à ce que nous crûmes, venus sans doute pour quelque sacrifice diabolique. Ils nous parurent dans une frayeur mortelle, ou du moins tremblants, stupéfiés, et à cause de la fumée incapables de proférer une parole. DESTRUCTION DE CHAM-CHI-THAUNGU.
En un mot, nous les prîmes, nous les garrottâmes comme les autres, et le tout sans aucun bruit. J'aurais dû dire que nous les emmenâmes hors de la hutte d'abord, car tout comme à eux la fumée nous fut insupportable. Ceci fait nous les conduisîmes touts ensemble vers l'idole, et arrivés là nous nous mîmes à la travailler: d'abord nous la barbouillâmes du haut en bas, ainsi que son accoutrement, avec du goudron, et certaine autre matière que nous avions, composée de suif et de soufre; nous lui bourrâmes ensuite les yeux, les oreilles et la gueule de poudre à canon; puis nous entortillâmes dans son bonnet une grande pièce d'artifice, et quand nous l'eûmes couverte de touts les combustibles que nous avions apportés nous regardâmes autour de nous pour voir si nous pourrions trouver quelque chose pour son embrasement. Tout-à-coup mon serviteur se souvint que près de la hutte il y avait un tas de fourrage sec, de la paille ou du foin, je ne me rappelle pas: il y courut avec un des Écossais et ils en apportèrent plein leurs bras. Quand nous eûmes achevé cette besogne nous prîmes touts nos prisonniers, nous les rapprochâmes, ayant les pieds déliés et la bouche débaillonnée nous les fîmes tenir debout et les plantâmes juste devant leur monstrueuse idole, puis nous y mîmes feu de tout côté.
Nous demeurâmes là un quart d'heure ou environ avant que la poudre des yeux, de la bouche et des oreilles de l'idole sautât; cette explosion, comme il nous fut facile de le voir, la fendit et la défigura toute; en un mot, nous demeurâmes là jusqu'à ce que nous la vîmes s'embraser et ne former plus qu'une souche, qu'un bloc de bois. Après l'avoir entourée de fourrage sec, ne doutant pas qu'elle ne fût bientôt entièrement consumée, nous nous disposions à nous retirer, mais l'Écossais nous dit:—«Ne partons pas, car ces pauvres misérables dupes seraient capables de se jeter dans le feu pour se faire rôtir avec leur idole.»—Nous consentîmes donc à rester jusqu'à ce que le fourrage fût brûlé, puis, nous fîmes volte-face, et les quittâmes.
Le matin nous parûmes parmi nos compagnons de voyage excessivement occupés à nos préparatifs de départ: personne ne se serait imaginé que nous étions allés ailleurs que dans nos lits, comme raisonnablement tout voyageur doit faire, pour se préparer aux fatigues d'une journée de marche.