Les cinq qui suivaient, effrayés du bruit plutôt que pénétrés de leur danger, s'arrêtèrent tout court d'abord; car les bois rendirent la détonation mille fois plus terrible; les échos grondant çà et là, les oiseaux s'envolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris, selon leur espèce; de même que le jour où je tirai le premier coup de fusil qui peut-être eût retenti en ce lieu depuis que c'était une île.

Cependant, tout étant rentré dans le silence, ils vinrent sans défiance, ignorant la cause de ce bruit, jusqu'au lieu où étaient leurs compagnons dans un assez pitoyable état. Là ces pauvres ignorantes créatures, qui ne soupçonnaient pas qu'un danger pareil pût les menacer, se groupèrent autour du blessé, lui adressant la parole et sans doute lui demandant d'où venait sa blessure. Il est présumable que celui-ci répondit qu'un éclair de feu, suivi immédiatement d'un coup de tonnerre de leurs dieux, avait tué ses deux compagnons et l'avait blessé lui-même. Cela, dis-je, est présumable; car rien n'est plus certain qu'ils n'avaient vu aucun homme auprès d'eux, qu'ils n'avaient de leur vie entendu la détonation d'un fusil, qu'ils ne savaient non plus ce que c'était qu'une arme à feu, et qu'ils ignoraient qu'à distance on pût tuer ou blesser avec du feu et des balles. S'il n'en eût pas été ainsi, il est croyable qu'ils ne se fussent pas arrêtés si inconsidérément à contempler le sort de leurs camarades, sans quelque appréhension pour eux-mêmes.

Nos deux hommes, comme ils me l'ont avoué depuis, se voyaient avec douleur obligés de tuer tant de pauvres êtres qui n'avaient aucune idée de leur danger; mais, les tenant là sous leurs coups et le premier ayant rechargé son arme, ils se résolurent à tirer touts deux dessus. Convenus de choisir un but différent, ils firent feu à la fois et en tuèrent ou blessèrent grièvement quatre. Le cinquième, horriblement effrayé, bien que resté sauf, tomba comme les autres. Nos hommes, les voyant touts gisants, crurent qu'ils les avaient touts expédiés.

La persuasion de n'en avoir manqué aucun fit sortir résolument de l'arbre nos deux hommes avant qu'ils eussent rechargé leurs armes: et ce fut une grande imprudence. Ils tombèrent dans l'étonnement quand ils arrivèrent sur le lieu de la scène, et ne trouvèrent pas moins de quatre Indiens vivants, dont deux fort légèrement blessés et un entièrement sauf. Ils se virent alors forcés de les achever à coups de crosse de mousquet. D'abord ils s'assurèrent de l'Indien fugitif qui avait été la cause de tout le désastre, ainsi que d'un autre blessé au genou, et les délivrèrent de leurs peines. En ce moment celui qui n'avait point été atteint vint se jeter à leurs genoux, les deux mains levées, et par gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ils ne purent comprendre un seul mot de ce qu'il disait.

DÉFENSE DES DEUX ANGLAIS

Toutefois ils lui signifièrent de s'asseoir près de là au pied d'un arbre, et un des Anglais, avec une corde qu'il avait dans sa poche par le plus grand hasard, l'attacha fortement, et lui lia les mains par-derrière; puis on l'abandonna. Ils se mirent alors en toute hâte à la poursuite des deux autres qui étaient allés en avant, craignant que ceux-ci ou un plus grand nombre ne vînt à découvrir le chemin de leur retraite dans le bois, où étaient leurs femmes et le peu d'objets qu'ils y avaient déposés. Ils apperçurent enfin les deux Indiens, mais ils étaient fort éloignés; néanmoins ils les virent, à leur grande satisfaction, traverser une vallée proche de la mer, chemin directement opposé à celui qui conduisait à leur retraite pour laquelle ils étaient en de si vives craintes. Tranquillisés sur ce point, ils retournèrent à l'arbre où ils avaient laissé leur prisonnier, qui, à ce qu'ils supposèrent, avait été délivré par ses camarades, car les deux bouts de corde qui avaient servi à l'attacher étaient encore au pied de l'arbre.

Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que précédemment; ne sachant de quel côté se diriger, ni à quelle distance était l'ennemi, ni quelles étaient ses forces, ils prirent la résolution d'aller à la grotte où leurs femmes avaient été conduites, afin de voir si tout s'y passait bien, et pour les délivrer de l'effroi où sûrement elles étaient, car, bien que les Sauvages fussent leurs compatriotes, elles en avaient une peur horrible, et d'autant plus peut-être qu'elles savaient tout ce qu'ils valaient.

Les Anglais à leur arrivée virent que les Sauvages avaient passé dans le bois, et même très-près du lieu de leur retraite, sans toutefois l'avoir découvert; car l'épais fourré qui l'entourait en rendait l'abord inaccessible pour quiconque n'eût pas été guidé par quelque affilié, et nos barbares ne l'étaient point. Ils trouvèrent donc toutes choses en bon ordre, seulement les femmes étaient glacées d'effroi. Tandis qu'ils étaient là, à leur grande joie, sept des Espagnols arrivèrent à leur secours. Les dix autres avec leurs serviteurs, et le vieux VENDREDI, je veux dire le père de VENDREDI, étaient partis en masse pour protéger leur tonnelle et le blé et le bétail qui s'y trouvaient, dans le cas où les Indiens eussent rôdé vers cette partie de l'île; mais ils ne se répandirent pas jusque là. Avec les sept Espagnols se trouvait l'un des trois Sauvages qu'ils avaient autrefois faits prisonniers, et aussi celui que, pieds et poings liés, les Anglais avaient laissés près de l'arbre, car, à ce qu'il paraît, les Espagnols étaient venus par le chemin où avaient été massacrés les sept Indiens, et avaient délié le huitième pour l'emmener avec eux. Là, toutefois ils furent obligés de le garrotter de nouveau, comme l'étaient les deux autres, restés après le départ du fugitif.

Leurs prisonniers commençaient à leur devenir fort à charge, et ils craignaient tellement qu'ils ne leur échappassent, qu'ils s'imaginèrent être, pour leur propre conservation, dans l'absolue nécessité de les tuer touts. Mais le gouverneur n'y voulut pas consentir; il ordonna de les envoyer à ma vieille caverne de la vallée, avec deux Espagnols pour les garder et pourvoir à leur nourriture. Ce qui fut exécuté; et là, ils passèrent la nuit pieds et mains liés.

L'arrivée des Espagnols releva tellement le courage des deux Anglais, qu'ils n'entendirent pas s'arrêter plus long-temps. Ayant pris avec eux cinq Espagnols, et réunissant à eux touts quatre mousquets, un pistolet et deux gros bâtons à deux bouts, ils partirent à la recherche des Sauvages. Et d'abord, quand ils furent arrivés à l'arbre où gisaient ceux qui avaient été tués, il leur fut aisé de voir que quelques autres Indiens y étaient venus; car ils avaient essayé d'emporter leurs morts, et avaient traîné deux cadavres à une bonne distance, puis les avaient abandonnés. De là ils gagnèrent le premier tertre où ils s'étaient arrêtés et d'où ils avaient vu incendier leurs huttes, et ils eurent la douleur de voir s'en élever un reste de fumée; mais ils ne purent y découvrir aucun Sauvage. Ils résolurent alors d'aller, avec toute la prudence possible, vers les ruines de leur plantation. Un peu avant d'y arriver, s'étant trouvés en vue de la côte, ils apperçurent distinctement touts les Sauvages qui se rembarquaient dans leurs canots pour courir au large.