Ils devinrent tellement adroits à l'aide de ces outils, qu'ils parvinrent à se bâtir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils tressaient et arrondissaient les contours comme à de la vannerie; vrais chefs-d'œuvre d'industrie et d'un aspect fort bizarre, mais qui les protégeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes sortes d'insectes. Nos hommes en étaient tellement épris, qu'ils invitèrent la tribu sauvage à les venir voir et à s'en construire de pareilles. Aussi, quand j'allai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me firent-ils de loin l'effet de vivre comme des abeilles dans une ruche. Quant à WILL ATKINS, qui était devenu un garçon industrieux, laborieux et réglé, il s'était fait une tente en vannerie, comme on n'en avait, je pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour à l'extérieur, je la mesurai moi-même. Les murailles étaient à brins aussi serrés que ceux d'un panier, et se composaient de trente-deux panneaux ou carrés, très-solides, d'environ sept pieds de hauteur. Au milieu s'en trouvait une autre, qui n'avait pas plus de vingt-deux pas de circonférence, mais d'une construction encore plus solide, car elle était divisée en huit pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur leur sommet il avait placé de grosses charpentes, jointes ensemble au moyen de chevilles de bois, et d'où il avait élevé pour la couverture une pyramide de huit chevrons fort élégante, je vous l'assure, et parfaitement assemblée, quoiqu'il n'eût pas de clous, mais seulement quelques broches de fer qu'il s'était faites avec la ferraille que j'avais laissée dans l'île. Cet adroit garçon donna vraiment des preuves d'une grande industrie en beaucoup de choses dont la connaissance lui manquait. Il se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour attiser le feu; il se fabriqua encore le charbon qu'en exigeait l'usage; et d'une pince de fer, il fit une enclume fort passable. Cela le mit à même de façonner une foule de choses, des crochets, des gâches, des pointes, des verroux et des gonds.—Mais revenons à sa case. Après qu'il eut posé le comble de la tente intérieure, il remplit les entrevous des chevrons au moyen d'un treillis si solide et qu'il recouvrit si ingénieusement de paille de riz, et au sommet d'une large feuille d'un certain arbre, que sa maison était tout aussi à l'abri de l'humidité que si elle eût été couverte en tuiles ou en ardoises. Il m'avoua, il est vrai, que les Sauvages lui avaient fait la vannerie.
L'enceinte extérieure était couverte, comme une galerie, tout autour de la rotonde intérieure; et de grands chevrons s'étendaient de trente-deux angles au sommet des poteaux de l'habitation du milieu, éloignée d'environ vingt pieds; de sorte qu'il y avait entre le mur de clayonnage extérieur et le mur intérieur un espace, semblable à un promenoir, de la largeur de vingt pieds à peu près.
Il avait divisé la place intérieure avec un pareil clayonnage, mais beaucoup plus délicat, et l'avait distribuée en six logements, ou chambres de plain-pied, ayant d'abord chacune une porte donnant extérieurement sur l'entrée ou passage conduisant à la tente principale; puis une autre sur l'espace ou promenoir qui régnait au pourtour; de manière que ce promenoir était aussi divisé en six parties égales, qui servaient non-seulement de retraites, mais encore à entreposer toutes les choses nécessaires à la famille. Ces six espaces n'occupant point toute la circonférence, les autres logements de la galerie étaient disposés ainsi: Aussitôt que vous aviez passé la porte de l'enceinte extérieure, vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant à la porte de la case intérieure; de chaque côté était une cloison de clayonnage, avec une porte par laquelle vous pénétriez d'abord dans une vaste chambre ou magasin, de vingt pieds de large sur environ trente de long, et de là dans une autre un peu moins longue. Ainsi, dans le pourtour il y avait dix belles chambres, six desquelles n'avaient entrée que par les logements de la tente intérieure, et servaient de cabinets ou de retraits à chaque chambre respective de cette tente, et quatre grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler, deux de chaque côté du passage qui conduisait de la porte d'entrée à la rotonde intérieure, et donnant l'un dans l'autre.
HABITATION DE WILLIAM ATKINS
Un pareil morceau de vannerie, je crois, n'a jamais été vu dans le monde, pas plus qu'une maison ou tente si bien conçue, surtout bâtie comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles, c'est-à-dire WILL ATKINS et ses compagnons; le troisième avait été tué, mais sa femme restait avec trois enfants,—elle était, à ce qu'il paraît, enceinte lorsqu'il mourut. Les deux survivants ne négligeaient pas de fournir la veuve de toutes choses, j'entends de blé, de lait, de raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient un chevreau ou trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu'ils vivaient touts assez bien, quoiqu'à la vérité ceux-ci ne fussent pas aussi industrieux que les deux autres, comme je l'ai fait observer déjà.
Il est une chose qui toutefois ne saurait être omise; c'est, qu'en fait de religion, je ne sache pas qu'il existât rien de semblable parmi eux. Il est vrai qu'assez souvent ils se faisaient souvenir l'un l'autre qu'il est un Dieu, mais c'était purement par la commune méthode des marins, c'est-à-dire en blasphémant son nom. Leurs femmes, pauvres ignorantes Sauvages, n'en étaient pas beaucoup plus éclairées pour être mariées à des Chrétiens, si on peut les appeler ainsi, car eux-mêmes, ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondément incapables d'entrer en discours avec elles sur la Divinité, ou de leur parler de rien qui concernât la religion.
Le plus grand profit qu'elles avaient, je puis dire, retiré de leur alliance, c'était d'avoir appris de leurs maris à parler passablement l'anglais. Touts leurs enfants, qui pouvaient bien être une vingtaine, apprenaient de même à s'exprimer en anglais dès leurs premiers bégaiements, quoiqu'ils ne fissent d'abord que l'écorcher, comme leurs mères. Pas un de ces enfants n'avait plus de six ans quand j'arrivai, car il n'y en avait pas beaucoup plus de sept que ces cinq ladys sauvages avaient été amenées; mais toutes s'étaient trouvées fécondes, toutes avaient des enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en second était, je crois, grosse de son sixième. Ces mères étaient toutes d'une heureuse nature, paisibles, laborieuses, modestes et décentes, s'aidant l'une l'autre, parfaitement obéissantes et soumises à leurs maîtres, je ne puis dire à leurs maris. Il ne leur manquait rien que d'être bien instruites dans la religion chrétienne et d'être légitimement mariées, avantages dont heureusement dans la suite elles jouirent par mes soins, ou du moins par les conséquences de ma venue dans l'île.
Ayant ainsi parlé de la colonie en général et assez longuement de mes cinq chenapans d'Anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui formaient le principal corps de la famille, et dont l'histoire offre aussi quelques incidents assez remarquables.
J'eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu'était leur situation durant leur séjour parmi les Sauvages. Ils m'avouèrent franchement qu'ils n'avaient aucune preuve à donner de leur savoir-faire ou de leur industrie dans ce pays; qu'ils n'étaient là qu'une pauvre poignée d'hommes misérables et abattus; que, quand bien même ils eussent eu des ressources entre les mains, ils ne s'en seraient pas moins abandonnés au désespoir; et qu'ils ployaient tellement sous le poids de leurs infortunes, qu'ils ne songeaient qu'à se laisser mourir de faim.—Un d'entre eux, personnage grave et judicieux, me dit qu'il était convaincu qu'ils avaient eu tort; qu'à des hommes sages il n'appartient pas de s'abandonner à leur misère, mais de se saisir incessamment des secours que leur offre la raison, tant pour l'existence présente que pour la délivrance future.—«Le chagrin, ajouta-t-il, est la plus insensée et la plus insignifiante passion du monde, parce qu'elle n'a pour objet que les choses passées, qui sont en général irrévocables ou irrémédiables; parce qu'elle n'embrasse point l'avenir, qu'elle n'entre pour rien dans ce qui touche le salut, et qu'elle ajoute plutôt à l'affliction qu'elle n'y apporte remède.»—Là-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne puis répéter dans les mêmes termes, mais dont je me souviens avoir habillé à ma façon un proverbe anglais, que voici:
| Dans le trouble soyez troublé, |
| Votre trouble sera doublé. |