Et d'abord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai pas à propos de leur parler du sloop que j'avais embarqué en botte, et que j'avais pensé faire assembler dans l'île; car je trouvai, du moins à mon arrivée, de telles semences de discorde parmi eux, que je vis clairement, si je reconstruisais le sloop et le leur laissais, qu'au moindre mécontentement ils se sépareraient, s'en iraient chacun de son côté, ou peut-être même s'adonneraient à la piraterie et feraient ainsi de l'île un repaire de brigands, au lieu d'une colonie de gens sages et religieux comme je voulais qu'elle fût. Je ne leur laissai pas davantage, pour la même raison, les deux pièces de canon de bronze que j'avais à bord et les deux caronades dont mon neveu s'était chargé par surcroît. Ils me semblaient suffisamment équipés pour une guerre défensive contre quiconque entreprendrait sur eux; et je n'entendais point les armer pour une guerre offensive ni les encourager à faire des excursions pour attaquer autrui, ce qui, en définitive, n'eût attiré sur eux et leurs desseins que la ruine et la destruction. Je réservai, en conséquence, le sloop et les canons pour leur être utiles d'une autre manière, comme je le consignerai en son lieu.

J'en avais alors fini avec mon île. Laissant touts mes planteurs en bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai à bord de mon navire le cinquième jour de mai, après avoir demeuré vingt-cinq jours parmi eux; comme ils étaient touts résolus à rester dans l'île jusqu'à ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer de nouveaux secours du Brésil, si je pouvais en trouver l'occasion, et spécialement je m'engageai à leur envoyer du bétail, tels que moutons, cochons et vaches: car pour les deux vaches et les veaux que j'avais emmenés d'Angleterre, la longueur de la traversée nous avait contraints à les tuer, faute de foin pour les nourrir.

Le lendemain, après les avoir salués de cinq coups de canon de partance, nous fîmes voile, et nous arrivâmes à la Baie de Touts-les-Saints, au Brésil, en vingt-deux jours environ, sans avoir rencontré durant le trajet rien de remarquable que ceci: Après trois jours de navigation, étant abriés et le courant nous portant violemment au Nord-Nord-Est dans une baie ou golfe vers la côte, nous fûmes quelque peu entraînés hors de notre route, et une ou deux fois nos hommes crièrent:—«Terre à l'Est!»—Mais était-ce le Continent ou des îles? C'est ce que nous n'aurions su dire aucunement.

Or le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps calme, nous vîmes la surface de l'eau en quelque sorte couverte, du côté de la terre, de quelque chose de très-noir, sans pouvoir distinguer ce que c'était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d'approche sur ce point, cria que c'était une armée. Je ne pouvais m'imaginer ce qu'il entendait par une armée, et je lui répondis assez brusquement, l'appelant fou, ou quelque chose semblable.—«Oui-da, sir, dit-il, ne vous fâchez pas, car c'est bien une armée et même une flotte; car je crois qu'il y a bien mille canots! Vous pouvez d'ailleurs les voir pagayer; ils s'avancent en hâte vers nous, et sont pleins de monde.»

Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le capitaine; comme il avait entendu dans l'île de terribles histoires sur les Sauvages et n'était point encore venu dans ces mers, il ne savait trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s'écria que nous allions touts être dévorés. Je dois l'avouer, vu que nous étions abriés, et que le courant portait avec force vers la terre, je mettais les choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas s'effrayer, mais de faire mouiller l'ancre aussitôt que nous serions assez près pour savoir s'il nous fallait en venir aux mains avec eux.

Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je donnai l'ordre de jeter l'ancre et de ferler toutes nos voiles. Quant aux Sauvages, je dis à nos gens que nous n'avions à redouter de leur part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos embarcations à la mer, les amarrer, l'une à la proue, l'autre à la poupe, les bien équiper toutes deux, et attendre ainsi l'événement. J'eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prêts, avec des seaux et des écopes, à éteindre le feu si les Sauvages tentaient de le mettre à l'extérieur du navire.

Dans cette attitude nous les attendîmes, et en peu de temps ils entrèrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s'était offert à des Chrétiens! Mon lieutenant s'était trompé de beaucoup dans le calcul de leur nombre,—je veux dire en le portant à mille canots,—le plus que nous pûmes en compter quand ils nous eurent atteints étant d'environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une multitude d'Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept hommes, d'autres davantage, et les moindre six ou sept.

Lorsqu'ils se furent approchés de nous, ils semblèrent frappés d'étonnement et d'admiration, comme à l'aspect d'une chose qu'ils n'avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d'abord, comme nous le comprîmes ensuite, comment s'y prendre avec nous. Cependant, ils s'avancèrent hardiment, et parurent se disposer à nous entourer; mais nous criâmes à nos hommes qui montaient les chaloupes, de ne pas les laisser venir trop près.

MORT DE VENDREDI

Cet ordre nous amena un engagement avec eux, sans que nous en eussions le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s'étant fort approchés de notre chaloupe, nos gens leur signifièrent de la main de se retirer, ce qu'ils comprirent fort bien, et ce qu'ils firent; mais, dans leur retraite, une cinquantaine de flèches nous furent décochées de ces pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grièvement blessé.