Je fus charmé de revoir mon neveu, je dois l'avouer, dans l'appréhension où j'étais qu'ils ne se fussent saisi de lui pour mettre à la voile, et faire la course avec le navire. Alors j'aurais été jeté dans une contrée lointaine dénué et sans ressource, et je me serais trouvé dans une condition pire que lorsque j'étais tout seul dans mon île.
Mais heureusement ils n'allèrent pas jusque là, à ma grande satisfaction; et quand mon neveu me raconta ce qu'ils lui avaient dit, comment ils avaient juré, en se serrant la main, d'abandonner touts le bâtiment s'il souffrait que je rentrasse à bord, je le priai de ne point se tourmenter de cela, car je désirais rester à terre. Seulement je lui demandai de vouloir bien m'envoyer touts mes effets et de me laisser une somme compétente, pour que je fusse à même de regagner l'Angleterre aussi bien que possible.
Ce fut un rude coup pour mon neveu, mais il n'y avait pas moyen de parer à cela, il fallait se résigner. Il revint donc à bord du navire et annonça à ses hommes que son oncle cédait à leur importunité, et envoyait chercher ses bagages. Ainsi tout fut terminé en quelques heures: les mutins retournèrent à leur devoir, et moi je commençai à songer à ce que j'allais devenir.
J'étais seul dans la contrée la plus reculée du monde: je puis bien l'appeler ainsi, car je me trouvais d'environ trois mille lieues par mer plus loin de l'Angleterre que je ne l'avais été dans mon île. Seulement, à dire vrai, il m'était possible de traverser par terre le pays du Grand-Mogol jusqu'à Surate, d'aller de là à Bassora par mer, en remontant le golfe Persique, de prendre le chemin des caravanes à travers les déserts de l'Arabie jusqu'à Alep et Scanderoun, puis de là, par mer, de gagner l'Italie, puis enfin de traverser la France; additionné tout ensemble, ceci équivaudrait au moins au diamètre entier du globe, et mesuré, je suppose que cela présenterait bien davantage.
Un autre moyen s'offrait encore à moi: c'était celui d'attendre les bâtiments anglais qui se rendent au Bengale venant d'Achem dans l'île de Sumatra, et de prendre passage à bord de l'un d'eux pour l'Angleterre; mais comme je n'étais point venu là sous le bon plaisir de la Compagnie anglaise des Indes-Orientales, il devait m'être difficile d'en sortir sans sa permission, à moins d'une grande faveur des capitaines de navire ou des facteurs de la Compagnie, et aux uns et au autres j'étais absolument étranger.
Là, j'eus le singulier plaisir, parlant par antiphrase, de voir le bâtiment mettre à la voile sans moi: traitement que sans doute jamais homme dans ma position n'avait subi, si ce n'est de la part de pirates faisant la course et déposant à terre ceux qui ne tremperaient point dans leur infamie. Ceci sous touts les rapports n'y ressemblait pas mal. Toutefois mon neveu m'avait laissé deux serviteurs, ou plutôt un compagnon et un serviteur: le premier était le secrétaire du commis aux vivres, qui s'était engagé à me suivre, et le second était son propre domestique. Je pris un bon logement dans la maison d'une dame anglaise, où logeaient plusieurs négociants, quelques Français, deux Italiens, ou plutôt deux Juifs, et un Anglais. J'y étais assez bien traité; et, pour qu'il ne fût pas dit que je courais à tout inconsidérément, je demeurai là plus de neuf mois à réfléchir sur le parti que je devais prendre et sur la conduite que je devais tenir. J'avais avec moi des marchandises anglaises de valeur et une somme considérable en argent: mon neveu m'avait remis mille pièces de huit et une lettre de crédit supplémentaire en cas que j'en eusse besoin, afin que je ne pusse être gêné quoi qu'il advînt.
Je trouvai un débit prompt et avantageux de mes marchandises; et comme je me l'étais primitivement proposé, j'achetai de fort beaux diamants, ce qui me convenait le mieux dans ma situation parce que je pouvais toujours porter tout mon bien avec moi.
Après un long séjour en ce lieu, et bon nombre de projets formés pour mon retour en Angleterre, sans qu'aucun répondit à mon désir, le négociant Anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j'avais contracté une liaison intime, vint me trouver un matin—«Compatriote, me dit-il, j'ai un projet à vous communiquer; comme il s'accorde avec mes idées, je crois qu'il doit cadrer avec les vôtres également, quand vous y aurez bien réfléchi.
«Ici nous sommes placés, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon choix, dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie; mais c'est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup d'argent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous louerons ici un bâtiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse; toutes les créatures de Dieu, les corps célestes et terrestres sont occupés et diligents: pour quoi serions-nous oisifs? Il n'y a point dans l'univers de fainéants que parmi les hommes: pourquoi grossirions-nous le nombre des fainéants?