Les habitants, qui n'avaient jamais assisté à un pareil spectacle, descendirent émerveillés au rivage pour nous regarder; et voyant le vaisseau ainsi abattu, incliné vers la rive, et ne découvrant point nos hommes qui, de l'autre côté, sur des échafaudages et dans les embarcations travaillaient à la carène, ils s'imaginèrent qu'il avait fait naufrage et se trouvait profondément engravé.

Dans cette supposition, au bout de deux ou trois heures et avec dix ou douze grandes barques qui contenaient les unes huit, les autres dix hommes, ils se réunirent près de nous, se promettant sans doute de venir à bord, de piller le navire, et, s'ils nous y trouvaient, de nous mener comme esclaves à leur Roi ou Capitaine, car nous ne sûmes point qui les gouvernait.

Quand ils s'approchèrent du bâtiment et commencèrent de ramer à l'entour, ils nous apperçurent touts fort embesognés après la carène, nettoyant, calfatant et donnant le suif, comme tout marin sait que cela se pratique.

Ils s'arrêtèrent quelque temps à nous contempler. Dans notre surprise nous ne pouvions concevoir quel était leur dessein; mais, à tout évènement, profitant de ce loisir, nous fîmes entrer quelques-uns des nôtres dans le navire, et passer des armes et des munitions à ceux qui travaillaient, afin qu'ils pussent se défendre au besoin. Et ce ne fut pas hors de propos; car après tout au plus un quart d'heure de délibération, concluant sans doute que le vaisseau était réellement naufragé, que nous étions à l'œuvre pour essayer de le sauver et de nous sauver nous-mêmes à l'aide de nos embarcations, et, quand on transporta nos armes, que nous tâchions de faire le sauvetage de nos marchandises, ils posèrent en fait que nous leur étions échus et s'avancèrent droit sur nous, comme en ligne de bataille.

COMBAT À LA POIX

À la vue de cette multitude, la position vraiment n'était pas tenable, nos hommes commencèrent à s'effrayer, et se mirent à nous crier qu'ils ne savaient que faire. Je commandai aussitôt à ceux qui travaillaient sur les échafaudages de descendre, de rentrer dans le bâtiment, et à ceux qui montaient les chaloupes de revenir. Quant à nous, qui étions à bord, nous employâmes toutes nos forces pour redresser le bâtiment. Ni ceux de l'échafaudage cependant, ni ceux des embarcations, ne purent exécuter ces ordres avant d'avoir sur les bras les Cochinchinois qui, avec deux de leurs barques, se jetaient déjà sur notre chaloupe pour faire nos hommes prisonniers.

Le premier dont ils se saisirent était un matelot anglais, un hardi et solide compagnon. Il tenait un mousquet à la main; mais, au lieu de faire feu, il le déposa dans la chaloupe: je le crus fou. Le drôle entendait mieux que moi son affaire; car il agrippa un payen, le tira violemment de sa barque dans la nôtre, puis, le prenant par les deux oreilles, lui cogna la tête si rudement contre le plat-bord, que le camarade lui resta dans les mains. Sur l'entrefaite un Hollandais qui se trouvait à côté ramassa, le mousquet, et avec la crosse manœuvra si bien autour de lui, qu'il terrassa cinq barbares au moment où ils tentaient d'entrer dans la chaloupe. Mais qu'était tout cela pour résister à quarante ou cinquante hommes qui, intrépidement, ne se méfiant pas du danger, commençaient à se précipiter dans la chaloupe, défendue par cinq matelots seulement! Toutefois un incident qui nous apprêta surtout à rire, procura à nos gens une victoire complète. Voici ce que c'est:

Notre charpentier, en train de donner un suif à l'extérieur du navire et de brayer les coutures qu'il avait calfatées pour boucher les voies, venait justement de faire descendre dans la chaloupe deux chaudières, l'une pleine de poix bouillante, l'autre de résine, de suif, d'huile et d'autres matières dont on fait usage pour ces opérations, et le garçon qui servait notre charpentier avait justement à la main une grande cuillère de fer avec laquelle il passait aux travailleurs la matière en fusion, quand, par les écoutes d'avant, à l'endroit même où se trouvait ce garçon, deux de nos ennemis entrèrent dans la chaloupe. Le drille aussitôt les salua d'une cuillerée de poix bouillante qui les grilla et les échauda si bien, d'autant qu'ils étaient à moitié nus, qu'exaspérés par leurs brûlures, ils sautèrent à la mer beuglant comme deux taureaux. À ce coup le charpentier s'écria:—«Bien joué, Jack! bravo, va toujours.»—Puis s'avançant lui-même il prend un guipon, et le plongeant dans la chaudière à la poix, lui et son aide en envoient une telle profusion, que, bref, dans trois barques, il n'y eut pas un assaillant qui ne fût roussi et brûlé d'une manière piteuse, d'une manière effroyable, et ne poussât des cris et des hurlements tels que de ma vie je n'avais ouï un plus horrible vacarme, voire même rien de semblable; car bien que la douleur, et c'est une chose digne de remarque, fasse naturellement jeter des cris à touts les êtres, cependant chaque nation a un mode particulier d'exclamation et ses vociférations à elle comme elle a son langage à elle. Je ne saurais, aux clameurs de ces créatures, donner un nom ni plus juste ni plus exact que celui de hurlement. Je n'ai vraiment jamais rien ouï qui en approchât plus que les rumeurs des loups que j'entendis hurler, comme on sait, dans la forêt, sur les frontières du Languedoc.

Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non-seulement parce qu'elle était pour moi inopinée et qu'elle nous tirait d'un péril imminent, mais encore parce que nous l'avions remportée sans avoir répandu d'autre sang que celui de ce pauvre diable qu'un de nos drilles avait dépêché de ses mains, à mon regret toutefois, car je souffrais de voir tuer de pareils misérables Sauvages, même en cas de personnelle défense, dans la persuasion où j'étais qu'ils croyaient ne faire rien que de juste, et n'en savaient pas plus long. Et, bien que ce meurtre pût être justifiable parce qu'il avait été nécessaire et qu'il n'y a point de crime nécessaire dans la nature, je n'en pensais pas moins que c'est là une triste vie que celle où il nous faut sans cesse tuer nos semblables pour notre propre conservation, et, de fait, je pense ainsi toujours; même aujourd'hui j'aimerais mieux souffrir beaucoup que d'ôter la vie à l'être le plus vil qui m'outragerait. Tout homme judicieux, et qui connaît la valeur d'une vie, sera de mon sentiment, j'en ai l'assurance, s'il réfléchit sérieusement.

Mais pour en revenir à mon histoire, durant cette échauffourée mon partner et moi, qui dirigions le reste de l'équipage à bord, nous avions fort dextrement redressé le navire ou à peu près; et, quand nous eûmes remis les canons en place, le canonner me pria d'ordonner à notre chaloupe de se retirer, parce qu'il voulait envoyer une bordée à l'ennemi. Je lui dis de s'en donner de garde, de ne point mettre en batterie, que sans lui le charpentier ferait la besogne; je le chargeai seulement de faire chauffer une autre chaudière de poix, ce dont, prit soin notre Cook qui se trouvait à bord. Mais nos assaillants étaient si atterrés de leur première rencontre, qu'ils ne se soucièrent pas de revenir. Quant à ceux de nos ennemis qui s'étaient trouvés hors d'atteinte, voyant le navire à flot, et pour ainsi dire debout, ils commencèrent, nous le supposâmes du moins, à s'appercevoir de leur bévue et à renoncer à l'entreprise, trouvant que ce n'était pas là du tout ce qu'ils s'étaient promis.—C'est ainsi que nous sortîmes de cette plaisante bataille; et comme deux jours auparavant nous avions porté à bord du riz, des racines, du pain et une quinzaine de pourceaux gras, nous résolûmes de ne pas demeurer là plus long-temps, et de remettre en mer quoi qu'il en pût advenir; car nous ne doutions pas d'être environnés, le jour suivant, d'un si grand nombre de ces marauds, que notre chaudière de poix n'y pourrait suffire.