Je lui dis que j'userais de son avis quand nous arriverions dans quelque port où je pourrais trouver un bâtiment pour mon retour ou quelque chaland qui voulût acheter le mien. Il m'assura qu'à Nanking les acquéreurs afflueraient; que pour m'en revenir une jonque chinoise ferait parfaitement mon affaire; et qu'il me procurerait des gens qui m'achèteraient l'un et qui me vendraient l'autre.

—«Soit! Senhor, repris-je; mais comme vous dites que ces messieurs connaissent si bien mon navire, en suivant vos conseils, je pourrai jeter d'honnêtes et braves gens dans un affreux guêpier et peut-être les faire égorger inopinément; car partout où ces messieurs rencontreront le navire il leur suffira de le reconnaître pour impliquer l'équipage: ainsi d'innocentes créatures seraient surprises et massacrées.»—«Non, non, dit le bon homme, j'aviserai au moyen de prévenir ce malencontre: comme je connais touts ces commandants dont vous parlez et que je les verrai touts quand ils passeront, j'aurai soin de leur exposer la chose sous son vrai jour, et de leur démontrer l'énormité de leur méprise; je leur dirai que s'il est vrai que les hommes de l'ancien équipage se soient enfuis avec le navire, il est faux pourtant qu'ils se soient faits pirates; et que ceux qu'ils ont assaillis vers Camboge ne sont pas ceux qui autrefois enlevèrent le navire, mais de braves gens qui l'ont acheté innocemment pour leur commerce: et je suis persuadé qu'ils ajouteront foi à mes paroles, assez du moins pour agir avec plus de discrétion à l'avenir.»—«Bravo, lui dis-je, et voulez-vous leur remettre un message de ma part?»—«Oui, volontiers, me répondit-il, si vous me le donnez par écrit et signé, afin que je puisse leur prouver qu'il vient de vous, qu'il n'est pas de mon crû.»—Me rendant à son désir, sur-le-champ je pris une plume, de l'encre et du papier, et je me mis à écrire sur l'échauffourée des chaloupes, sur la prétendue raison de cet injuste et cruel outrage, un long factum où je déclarais en somme à ces messieurs les commandants qu'ils avaient fait une chose honteuse, et que, si jamais ils reparaissaient en Angleterre et que je vécusse assez pour les y voir, ils la paieraient cher, à moins que durant mon absence les lois de ma patrie ne fussent tombées en désuétude.

Mon vieux pilote lut et relut ce manifeste et me demanda à plusieurs reprises si j'étais prêt à soutenir ce que j'y avançais. Je lui répondis que je le maintiendrais tant qu'il me resterait quelque chose au monde, dans la conviction où j'étais que tôt ou tard je devais la trouver belle pour ma revanche. Mais je n'eus pas l'occasion d'envoyer le pilote porter ce message, car il ne s'en retourna point[23]. Tandis que tout ceci se passait entre nous, par manière d'entretien, nous avancions directement vers Nanking, et au bout d'environ treize jours de navigation, nous vînmes jeter l'ancre à la pointe Sud-Ouest du grand golfe de ce nom, où j'appris par hasard que deux bâtiments hollandais étaient arrivés quelque temps avant moi, et qu'infailliblement je tomberais entre leurs mains. Dans cette conjoncture, je consultai de nouveau mon partner; il était aussi embarrassé que moi, et aurait bien voulu descendre sain et sauf à terre, n'importe où. Comme ma perplexité ne me troublait pas à ce point, je demandai au vieux pilote s'il n'y avait pas quelque crique, quelque havre où je pusse entrer, pour traiter secrètement avec les Chinois sans être en danger de l'ennemi. Il me dit que si je voulais faire encore quarante-deux lieues au Sud nous trouverions un petit port nommé Quinchang, où les Pères de la Mission débarquaient d'ordinaire en venant de Macao, pour aller enseigner la religion chrétienne aux Chinois, et où les navires européens ne se montraient jamais; et que, si je jugeais à propos de m'y rendre, là, quand j'aurais mis pied à terre, je pourrais prendre tout à loisir une décision ultérieure.—«J'avoue, ajouta-t-il, que ce n'est pas une place marchande, cependant à certaines époques il s'y tient une sorte de foire, où les négociants japonais viennent acheter des marchandises chinoises.»

Nous fûmes touts d'avis de gagner ce port, dont peut-être j'écris le nom de travers; je ne puis au juste me le rappeler l'ayant perdu ainsi que plusieurs autres notes sur un petit livre de poche que l'eau me gâta, dans un accident que je relaterai en son lieu; je me souviens seulement que les négociants chinois et japonais avec lesquels nous entrâmes en relation lui donnaient un autre nom que notre pilote portugais, et qu'ils le prononçaient comme ci-dessus Quinchang.

Unanimes dans notre résolution de nous rendre à cette place, nous levâmes l'ancre le jour suivant; nous étions allés deux fois à terre pour prendre de l'eau fraîche, et dans ces deux occasions les habitants du pays s'étaient montrés très-civils envers nous, et nous avaient apporté une profusion de choses, c'est-à-dire de provisions, de plantes, de racines, de thé, de riz et d'oiseaux; mais rien sans argent.

Le vent étant contraire, nous n'arrivâmes à Quinchang qu'au bout de cinq jours; mais notre satisfaction n'en fut pas moins vive. Transporté de joie, et, je puis bien le dire, de reconnaissance envers le Ciel, quand je posai le pied sur le rivage, je fis serment ainsi que mon partner, s'il nous était possible de disposer de nous et de nos marchandises d'une manière quelconque, même désavantageuse, de ne jamais remonter à bord de ce navire de malheur. Oui, il me faut ici le reconnaître, de toutes les circonstances de la vie dont j'ai fait quelque expérience, nulle ne rend l'homme si complètement misérable qu'une crainte continuelle. L'Écriture dit avec raison:—«L'effroi que conçoit un homme lui tend un piège.» C'est une mort dans la vie; elle oppresse tellement l'âme qu'elle la plonge dans l'inertie; elle étouffe les esprits animaux et abat toute cette vigueur naturelle qui soutient ordinairement l'homme dans ses afflictions, et qu'il retrouve toujours dans les plus grandes perplexités[24].

ARRIVÉE À QUINCHANG

Ce sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire sur notre imagination en nous représentant les capitaines anglais et hollandais comme des gens incapables d'entendre raison, de distinguer l'honnête homme d'avec le coquin, de discerner une histoire en l'air, calculée pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d'avec le récit simple et vrai de tout notre voyage, de nos opérations et de nos projets; car nous avions cent moyens de convaincre toute créature raisonnable que nous n'étions pas des pirates: notre cargaison, la route que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions et nous étions entrés dans tel et tel port, la forme et la faiblesse de notre bâtiment, le nombre de nos hommes, la paucité[25] de nos armes, la petite quantité de nos munitions, la rareté de nos vivres, n'était-ce pas là tout autant de témoignages irrécusables? L'opium et les autres marchandises que nous avions à bord auraient prouvé que le navire était allé au Bengale; les Hollandais, qui, disait-on, avaient touts les noms des hommes de son ancien équipage, auraient vu aisément que nous étions un mélange d'Anglais, de Portugais et d'Indiens, et qu'il n'y avait parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et bien d'autres encore auraient suffi et au-delà pour rendre évident à tout capitaine entre les mains de qui nous serions tombés que nous n'étions pas des pirates.

Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et nous jetait dans les vapeurs: elle brouillait notre cervelle, et notre imagination abusée enfantait mille terribles choses moralement impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l'avait rapporté, que les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers particulièrement, étaient si enragés au seul nom de pirate, surtout si furieux de la déconfiture de leurs chaloupes et de notre fuite que, sans se donner le temps de s'informer si nous étions ou non des écumeurs et sans vouloir rien entendre, ils nous exécuteraient sur-le champ. Pour qu'ils daignassent faire plus de cérémonie nous réfléchissions que la chose avait à leurs yeux de trop grandes apparences de vérité: le vaisseau n'était-il pas le même, quelques-uns de leurs matelots ne le connaissaient-ils pas, n'avaient-ils pas fait partie de son équipage, et dans la rivière de Camboge, lorsque nous avions eu vent qu'ils devaient descendre pour nous examiner, n'avions nous pas battu leurs chaloupes et levé le pied? Nous ne mettions donc pas en doute qu'ils ne fussent aussi pleinement assurés que nous étions pirates que nous nous étions convaincus du contraire; et souvent je disais que je ne savais si, nos rôles changés, notre cas devenu le leur, je n'eusse pas considéré tout ceci comme de la dernière évidence, et me fusse fait aucun scrupule de tailler en pièces l'équipage sans croire et peut-être même sans écouter ce qu'il aurait pu alléguer pour sa défense.

Quoi qu'il en fût, telles avaient été nos appréhensions; et mon partner et moi nous avions rarement fermé l'œil sans rêver corde et grande vergue, c'est-à-dire potence; sans rêver que nous combattions, que nous étions pris, que nous tuions et que nous étions tués. Une nuit entre autres, dans mon songe j'entrai dans une telle fureur, m'imaginant que les Hollandais nous abordaient et que j'assommais un de leurs matelots, que je frappai du poing contre le côté de la cabine où je couchais et avec une telle force que je me blessai très-grièvement la main, que je me foulai les jointures, que je me meurtris et déchirai la chair: à ce coup non-seulement je me réveillai en sursaut, mais encore je fus en transe un moment d'avoir perdu deux doigts.