M. Sorel, assis enfin, appuya les deux mains sur la table, et poussa un profond soupir. Il ne se décidait point à commencer son repas. Sa femme et sa fille, toujours impressionnées par des accès de tristesse auxquels cependant elles devaient être accoutumées, se jetèrent un coup d'œil significatif, et reportèrent sur lui leurs yeux aimants et inquiets.
Les traits de l'aveugle, très accentués, sans être durs, restaient impassibles, comme figés dans une mélancolie incurable. Ses yeux gris, sans flamme, s'enfonçaient dans l'ombre des paupières à demi fermées. Sa longue barbe, encore foncée, à cinquante ans, ses cheveux, épais, aux mèches rebelles, couleur de vieil argent, poétisaient un visage sans régularité, et donnaient à cette tête un caractère de majesté un peu sauvage. Ce n'était pas la vieillesse et ce n'était pas non plus la noblesse du vieil Homère, le sublime aveugle. On songeait plutôt à Ossian, à quelque barde des âpres montagnes de l'Écosse, dont le souffle des nuits sinistres aurait tourmenté la rude chevelure. Les fortes épaules remontaient, se voûtaient un peu, par les séances prolongées d'autrefois à la table de travail, et maintenant par l'incertitude de la tenue, le ramassement sur soi-même, que causaient la cécité, la crainte de tous les obstacles, l'affreuse oppression des éternelles ténèbres.
Mme Sorel essaya de changer le cours de ses pensées.
—Père, fit-elle en souriant, voilà le moment de gronder un peu ta fille, ton petit bas-bleu curieux et raisonneur, qui s'en va écouter la politique au bras d'un beau jeune homme. Tu sais, nous étions trop occupés hier au soir, et tu as remis la semonce au dimanche.
Renée tressaillit, mais elle entra aussitôt dans la plaisanterie, par un mot joyeux et mutin. De la journée d'hier, elle n'avait caché à ses parents que l'aveu de Lionel et sa lettre. M. Sorel répliqua d une voix lente:
—Renée a ma confiance absolue. Renée est libre, et je la sais incapable de jamais abuser de sa liberté. J'ai fait plus que l'émanciper. J'ai abdiqué dans ses mains,—hélas! le sort m'y a forcé,—à la fois la dignité et les devoirs de chef de la famille. Que suis-je, moi, pour garder sur elle la moindre autorité? Un enfant... un pauvre enfant impuissant, inutile, imbécile.—Oui, imbécile, au sens que les Latins donnaient à ce mot: sine bacillo, sans bâton, sans direction, sans volonté, sans force. Renée est un homme aujourd'hui. Renée apporte ici le pain qu'on mange, le bien-être, la gaîté... Qu'est-ce que je dis? Bien plus... Une gloire naissante. Tout ce que moi, le père, je devrais apporter... Nous avons changé de rôle. Je n'oublie pas quel est le mien. Je n'ai aucune observation à faire à Renée.
—Oh! papa, s'écria la jeune fille émue et consternée. Comme tu dis cela? Est-ce que je t'ai fait de la peine? Est-ce que tu m'en veux?
—Non, ma chérie.
Et l'aveugle atténua la rigidité de son attitude, la dureté métallique de son accent. Il étendit la main vers la joue fraîche que sa fille lui tendit aussitôt et qu'il se mit à caresser doucement.
—Non, ma chérie, répéta-t-il. Je n'en veux à personne qu'à moi-même et à mon horrible inaction. Ce serait un crime à moi de t'attrister seulement. Je ne disais que ce que je pense. Ma confiance en ma noble petite Renée est sans bornes, et, quoi qu'elle fasse, ce sera toujours bien fait.