—Je vais voir. Mademoiselle veut-elle entrer dans la bibliothèque.

Mais, sans attendre, Renée suivit l'homme, qui commençait à gravir les larges marches basses, recouvertes d'une épaisse moquette, de l'escalier à rampe massive en chêne ciré. Un palmier gigantesque, montant du vestibule, emplissait de ses grandes feuilles luisantes et dentelées la cage de cet escalier qui tournait à angles droits. La chaleur égale et douce du calorifère se répandait partout. Les murs étaient tendus de sombres tapisseries anciennes, sur lesquelles se détachaient des toiles de maîtres dans leurs cadres somptueux. Au premier, s'ouvrait un vaste palier; les portes des appartements disparaissaient sous des portières; des plantes vertes se dressaient contre le vitrage des hautes baies claires; et, dans les angles, de blanches statues dessinaient de jolis gestes et les lignes pures de leurs corps demi-nus sur des draperies de peluche aux nuances chaudes.

Le domestique continua jusqu'au second étage, où se trouvaient les appartements de Mlle Gisèle d'Altenheim. Il introduisit Renée dans un délicieux petit salon, meublé de consoles et de bergères aux tournures vieillottes et charmantes, et où, sur les sièges, sur le piano, autour des cadres, on avait prodigué les étoffes pompadour aux pâles reflets roses, bleu argent, vert d'eau, semées de bouquets délicats et mignards. De vieilles petites guitares, des estampes reproduites sur le canevas au petit point, des bergères de Saxe, des dessus de portes genre Watteau, les panneaux cachés par des tentures de soie ancienne, tout faisait de cette pièce, au milieu de cet hôtel juif au luxe lourd, une oasis ravissante pour le goût plus fin d'un autre temps. Une immense fenêtre laissait apercevoir à travers ses trois glaces admirablement pures, la perspective du parc Monceau, qui donnait l'illusion d'un domaine en pleine campagne, avec la brume bornant ses massifs noirs, ses pelouses d'un vert vif coupées d'allées jaunes, son lac, son pont rustique et ses ruines de fantaisie.

Renée connaissait bien ce petit salon de Gisèle, et trouvait toujours un nouvel amusement à s'enfoncer dans les bergères, dont la soie criait et cédait si doucement. Elle était à peine assise qu'une femme de chambre vint la prier de passer dans la chambre où Mademoiselle achevait sa toilette.

Gisèle, en effet, éparpillait en nuage d'or les bouclettes de son front, debout devant sa grande psyché à trois pans, lorsque Renée entra chez elle. Les deux jeunes filles s'embrassèrent. Puis, tout de suite, Mlle d'Altenheim dit à son amie pourquoi elle l'avait invitée. On avait une loge pour le concert Colonne. Joachim, de passage à Paris, jouerait un concerto de Viotti, une fantaisie de Schumann, plusieurs morceaux. Renée disait dernièrement qu'elle n'avait jamais entendu le célèbre violoniste, aussi Gisèle, dès qu'elle y avait pensé, avait prié sa mère d'emmener Mlle Sorel et envoyé une dépêche aux Batignolles.

—Oh! s'écria Renée, mais je regrette vivement. Je ne pourrai que déjeuner avec vous, et je serai obligée de vous quitter tout de suite après.

A quoi tiennent les résolutions d'une femme? Un psychologue aura dans ce fait donné par l'auteur comme absolument authentique, la matière d'une belle page. A peine Renée eut-elle parlé qu'elle fut stupéfaite de ce qu'elle avait dit. Elle s'était, depuis le matin, accrochée à sa peinture, comme le naufragé qui se noie s'accroche à une planche de salut. Son pinceau à la main, elle échapperait à cette attirance si puissante et dont elle sentait vaguement le danger, qui l'entraînait petit à petit, minute par minute, à mesure que le temps passait et sans qu'elle bougeât cependant, vers ce petit square de Passy où Lionel devait l'attendre. Une première décision la retenait à la maison devant l'ébauche de sa toile; elle n'y aurait pas manqué, et, si Mlle d'Altenheim eût posé cet après-midi pour elle, Renée ne quittait pas l'hôtel de la rue de Monceau. Mais cette troisième combinaison, cette invitation pour le concert, la prit par surprise. Elle s'en dégagea brusquement, sans raison bien nette, d'instinct, avant de savoir ce qu'elle disait, pourquoi elle le disait, et ce qu'elle allait faire de cette journée rendue libre.

La même indécision régnait en elle, tandis qu'elle prenait part au déjeuner de la famille, écoutant les plaisanteries un peu lourdes, les compliments un peu fades de M. d'Altenheim, un grand, chauve, au nez busqué, à la bouche déplaisante dont les dents mal rangées apparaissaient au milieu d'un hérissement informe de poils rouges et blancs. Il était placé à sa gauche. A sa droite, elle avait le fils de la maison, Jean d'Altenheim, un beau garçon, beau comme sa sœur, aux cheveux du même ton doux et chaud, à la fine moustache sur des lèvres épaisses, d'un dessin très pur, à la carnation mate, lumineuse et saine. Tous deux ressemblaient à leur mère, le type de la belle Juive blonde, une Marie-Madeleine du Titien, avec quelques années de plus et le repentir en moins. Judith d'Altenheim n'avait probablement dans sa vie aucun péché à laver de ses larmes.

Jean regardait beaucoup Renée et l'écoutait davantage. Cette jeune fille avait un singulier charme dans la voix, dans les mots qu'elle choisissait pour dire les moindres choses. Habituée à exercer une sorte de fascination involontaire, elle ne se montait pas la tête pour deux yeux admiratifs cherchant les siens. D'ailleurs, pour le moment, elle pensait à autre chose.

Au delà du grand meuble gothique, gigantesque comme un buffet d'orgues dans une cathédrale, derrière les vitrines duquel miroitaient la vaisselle plate, les surtouts d'argent ciselé, les bouts de table massifs, elle entrevoyait des carrés de gazon, une courte allée, dans laquelle marchait à pas lents un jeune homme. Le cartel de cuivre sonna une heure. Il était déjà là-bas. Il l'attendait. Irait-elle?