Renée descendit les cinq étages. Combien de fois, depuis une semaine, passant devant la loge de la concierge, elle avait senti son cœur défaillir à voir cette femme tranquillement assise à son ouvrage et dont un geste eût pu—c'est l'effet que cela lui faisait—lui rendre le bonheur et la vie. Cette fois, elle n'osait plus franchir ces trois pas qui lui enlèveraient si vite son faible espoir. Elle rassembla tout son courage, passa doucement:
—Mademoiselle Sorel! dit la voix de la bonne femme.
C'était une lettre! une lettre... et de l'écriture bien connue!
Elle traversa sur le trottoir opposé, vit sa mère au balcon:
«Bonne, oh! bonne mère!... pensa-t-elle en levant vers elle le petit carré de papier blanc. Mon Dieu! pourvu qu'elle ne souffre pas par ma faute! Oh! que tout soit encore réparé, à cause d'elle, sinon pour moi!»
Elle brisa l'enveloppe. La lettre venait de Paris. Lionel était de retour depuis une huitaine, mais il ne le lui avait pas encore fait savoir, ne pouvant lui indiquer un lieu de rendez-vous. Il ne fallait plus songer à la rue Chevert. L'ami qui lui prêtait l'appartement était revenu tout à coup. C'était bien contrariant. Un ton froid, tel que Renée n'en avait jamais entendu de sa part. Nulle allusion au mariage. Voilà quelle était cette épître.
Plus navrée par cette réalité qu'elle ne l'avait été par ses incertitudes, la jeune fille entra dans un bureau de poste et envoya un télégramme à Lionel:
«Il faut absolument que je te parle. Si tu as quelque chose de pénible à me dire, n'aie peur de rien, je suis forte. Ce que je ne puis supporter, c'est le doute noir qui m'envahit en ce moment. Je deviens folle. Aie pitié, et sois à l'église Sainte-Clotilde cet après-midi, à trois heures.»
Trois heures cinq, trois heures dix; le quart sonna à l'horloge de l'église. Renée tournait lentement autour de la nef, alors presque déserte. Par cet après-midi d'hiver, une ombre bleuâtre emplissait l'énorme vaisseau, et dans cette ombre scintillaient vaguement des reflets d'or pâli. Au fond du sanctuaire, une veilleuse brillait comme une étoile rouge devant l'autel de la Vierge. Renée comptait les minutes lentes, et lorsque, ramenée par sa triste promenade au pied de l'orgue, elle s'apercevait qu'elle venait d'achever un tour entier, elle sentait son cœur plus lourd et plus glacé dans sa poitrine. Un monsieur se tenait auprès du bénitier, qui, chaque fois qu'elle se rapprochait, faisait deux pas au-devant d'elle, souriant, tâchant d'attirer son attention. A la fin, il se décida à lui parler:
—Vous êtes trop jolie, mademoiselle, dit-il, pour qu'on vous fasse attendre aussi longtemps.