—Voyons votre explication.
—Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,» proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le cœur.
—Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais.
—«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose à miracle.
—Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté votre château de l'Ukraine dans ce diable de train?
—Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une recette!... Vous m'en direz des nouvelles.
—Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler.
Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du maître,—le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff, le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des Tombeaux.
Après plusieurs télégrammes adressés au prince comme émanant de son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle à jamais retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. Il avait calculé le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le séjour en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant à Moscou, au passage du voyageur, il était certain de se faire emmener. Sa prévision se réalisa. Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la livrée un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite porte du couloir.
—«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement son maître, qui attendait le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de service.