«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte avec ce diable de Russe (this devil of a Russian)», se disait-il, «que pour empêcher ma cousine de l'épouser.»

Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra le grand corps du prince, vautré sur un divan. A la portée de Boris était une seconde bouteille de champagne, que celui-ci avait entamée sans même se servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le liquide coulait ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris le buvait maintenant à la régalade. Était-ce son humiliante frayeur, presque avouée, des nihilistes?... Était-ce l'évocation de sa petite victime, qui portait Boris à la distraction étourdissante de l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au vertige de l'ivresse.

—«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garçon va avoir fini tout de suite. N'est-ce pas, Sémène?

—Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence.

—Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour un empire,» ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne un invincible sommeil. Il murmura encore:—«Ne manquez pas... pour déjeuner. Vous savez, à une heure, pas avant.»

Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrêtât, quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon, il n'y avait que la cabine à coucher du prince, son cabinet de toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais préféra s'éloigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler sans l'accompagnement de ses ronflements, la désolation des steppes sibériennes.

Au dehors, c'était toujours le même tapis morne de la neige, la même étendue, le même aspect de planète maudite, sous le même ciel lourd et livide.

Comme il passait devant la porte vitrée du salon, Frédéric jetant machinalement un coup d'œil à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait le tapis presque au pied du divan où reposait son maître.

«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.»

Pensée fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna tout à fait en trouvant, à un autre retour, le volet intérieur fermé. Prenant la poignée de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer dans ce salon, où le prince l'avait prié de se considérer comme chez lui. La porte résista. On avait dû pousser le verrou. Interloqué, presque offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, il réfléchit que Boris, somnolent et à moitié ivre, ne l'apercevant plus, pouvait le croire retourné dans son propre compartiment. Les wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un cerveau chaviré n'y regardait point de si près.