Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana—ou plutôt Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure, d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste de regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours un peu promise à notre vœu passionné.»
Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa silhouette solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur le col blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits pieds bien en dehors.
Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacrée à son fils, l'autre aux œuvres de toutes sortes, où la charité s'allie à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager les misères humaines.
Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de ces gamines, c'était le moins que l'ex-étoile essayât de faire pour elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en tutu et en chaussons roses, qui rêve d'avenir, appuyée à quelque châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle, avec un battement de cœur, le conseil, ou l'appui discret, qui la sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de folle inconséquence.
—«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent ces petites.
Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie:
—«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses sœurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous souvenez de Bertile, mes petites?»
Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne, une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue de Courcelles.
Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même furtif, même inconscient.