—Vous lui devez cependant la vérité.
—Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement qui vous entraîna...
—Nous avons tranché cette question.
—Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à ma résolution de vengeance...
—C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé, taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un cœur de femme, j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable, de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie. Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie. C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.»
IV
DANS LES COULISSES
La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.
—«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.»
Tous fondaient grand espoir sur ce Ballet des Elfes. Une surprise pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens, pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du leit-motiv allemand. D'inspiration très française, l'œuvre était d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet essentiellement musical! C'était les Elfes de Leconte de Lisle, dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet.