—«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce petit monde.

Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante. Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins, peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.

—«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil, Claudio, mais j'aime mieux pas.

—Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme, désappointé.

—«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin. Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer. C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe.

—Chichette me rase,» déclara Claudio.

—«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.

S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la mère Martin.

Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de chattes.

—«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire crédit.»