Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait apaisé les affres d’une faim véritable chez le chétif garçonnet qu’il était alors lui-même. Car la misère, chez les Bertet, avait été épouvantable, alors que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait aux expédients désespérés. La réclame, après avoir dévoré le fonds de commerce, les économies, le crédit du négociant, absorbait les meubles, les vêtements, la nourriture du ménage: elle épuisa le sang et la vie de Mme Bertet, qui en mourut. Et nulle clientèle ne venait à l’apéritif. Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son inventeur en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de boissons; il en fit charger à bord des navires, qui l’emportèrent dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner, forcèrent la vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C’était bien sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que ses voisins traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée. L’important était—comme pour toute martingale—qu’il pût renouveler ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre, quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix, le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux: le flot des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine avait-il agrandi son établissement, qu’il lui fallait agrandir encore, jusqu’à ce qu’il acquît le château et fonda l’usine de Villenoise, cette usine où travaillait, à l’heure même, pour son fils et son héritier unique, une population d’ouvriers.
Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir, parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade.
Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute grande; un remous creusa la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit s’avancer, d’une démarche muette et glissante, la plus charmante incarnation de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement.
C’était la mariée, celle qui se nommait encore Mlle Lucienne Méricourt, et qui, dans une heure, s’appellerait Mme Robert Dalgrand.
Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, on voyait, sur ses joues délicatement roses, l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche, dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait l’âme. Quelque chose d’adorable et de suave émanait de ce sourire, à cause de la pudeur qui s’efforçait de fermer les fines lèvres et de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait vu ce sourire, qui prenait le cœur tout d’abord, les regards, irrésistiblement, se portaient vers la petite touffe d’oranger presque perdue dans les fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification de cette fleurette, couronnant toute cette vivante et mouvante blancheur, effaçait les autres pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des spectateurs... Curiosité qui, par son objet et sa nature, par les images qu’elle évoquait, eût, sous le masque d’élégance, intérieurement ramené tous ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, des espérances, des déceptions, et cette fumée de mélancolie qui, dans le cœur, invinciblement s’élève devant tous les mystères humains.
Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d’une façon câline. Et le général, pour donner le signal du départ, eut un geste brusque de commandement militaire, sans doute parce qu’il redoutait quelque assaut de son émotion.
Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l’appel des noms, deux par deux, suivant l’ordre où les couples devaient descendre et prendre place dans les voitures.
M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La longue traîne de satin blanc mit un intervalle. Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à une dame, le premier témoin de la mariée,—un chef d’armée célèbre, également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de sa mère,—grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais empreints d’une singulière dignité.
Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier mécanicien, ne montrait ni gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l’avait élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d’un général. C’est que Mme Dalgrand était trop la mère de Robert par la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté pour n’avoir pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne pas s’être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et toujours sa place à côté de lui.