Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain.
Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine.
Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre. Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une aurore.
Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument indescriptible.
Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M. de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné, tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons, pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue dans la grotte.
Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent détourna la tête d’un air dur.
Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas la reconnaître.
Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité:
—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce soir même.
—Alors pourquoi êtes-vous venue?