Une des premières données, en même temps qu’une des premières surprises du magistrat chargé d’instruire l’«affaire de Villenoise», fut le faible calibre de la balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil, ni même d’un pistolet de combat, mais d’un petit revolver de poche. L’instrument du crime n’était donc pas l’arme d’un assassin vulgaire. On pouvait à peine admettre que ce fût celle d’un homme décidé à tuer. L’examen de cette balle tendait à détruire l’hypothèse d’une vengeance d’ouvrier éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était produite à l’usine depuis une longue période de temps. La popularité dont y jouissait M. de Villenoise rendait la supposition plus improbable encore.
L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. Moins encore celui d’un braconnier—qui aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé ces diverses catégories de criminels possibles, le juge d’instruction se sourit finement à lui-même: sans nul doute il se trouvait en face d’un drame passionnel.
Comme le blessé ne pouvait encore subir un interrogatoire, le magistrat fit venir Dalgrand et le questionna sur la femme, ou les femmes qui jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise.
—Je suis à même de vous renseigner très exactement sur ce point, répondit l’inventeur. Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que je connais non seulement sa situation amoureuse, mais ses projets et ses moindres pensées à ce sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec Mme Sabine Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui ne vous a fait nul mystère de cette liaison. La douleur de cette pauvre femme, le dévouement de ses soins envers mon ami, témoignent d’une tendresse dont je connaissais déjà toute l’étendue. Il n’y a pas huit jours, nous avons passé ensemble, à Dinant, une soirée des plus cordiales. Leur affection réciproque semblait plus étroite que jamais. Pour tout dire, j’ai des raisons de croire que M. de Villenoise était décidé à régulariser la situation et que le mariage était prochain. Eh bien, cette femme qui l’adore, qui allait porter son nom, est la seule femme qui existe dans la vie de M. de Villenoise...
Robert allait continuer. Il s’arrêta.
—Vous semblez faire une restriction, monsieur, insinua le juge.
—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai pas dit: dans son cœur. Mais il s’agit d’un mystère si délicat...
—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de l’instruction...
—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, monsieur. La pure jeune fille à qui je pense ignore le rêve passager qu’elle a fait naître. Et d’ailleurs (il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de celles qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver.