Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas raisonnable. Mais, dans la rue, à la première bouffée d’air, à la première vision d’espace ensoleillé, ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines se détendirent, puis se replièrent bien haut comme pour mieux battre le sol; et elle dansait, l’encolure arrondie, les oreilles droites, une grande mèche dorée voltigeant sous le frontal, entre ses beaux yeux noirs, où s’affolait le plaisir de la course attendue.
Vincent rendit complètement la main; les rênes tombèrent de toute leur longueur. Il habituait ses chevaux à ne lui donner un départ que dans le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le moment, elle risquerait un châtiment si elle insistait. Elle allongea le cou et se mit au pas.
Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise ne songea plus qu’à la façon dont il rencontrerait Mlle Méricourt. Cela se passerait peut-être dans l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner le Trocadéro et d’entrer dans le Bois, comme il le faisait habituellement, par la porte de la Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait la silhouette de l’amazone, le geste dont elle lui rendrait son salut, l’exclamation bienveillante du général, qui lui proposerait de chevaucher un instant avec eux pour bavarder d’équitation.
Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de Villenoise et lui fit prendre patience, l’obséda, puis finit par l’énerver à mesure que les quarts d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque fois que, de loin, il croyait voir une jeune femme à cheval à côté d’un vieux monsieur, il se figurait que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait Gipsy au petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers, il reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois même le monsieur n’était pas vieux et la femme n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni Mlle Gilberte à cheval. Il ne connaissait ni leur physionomie sous cet aspect, ni la robe de leurs bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin, il pouvait les confondre avec les premiers cavaliers venus.
Vincent, vers onze heures et demie, rentra chez lui de mauvaise humeur. Heureusement pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent leurs nerfs en tourmentant leur monture, et elle avait plutôt pris plaisir aux nombreux petits temps de galop à la poursuite d’un vieux monsieur et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle plus satisfaite que son maître, de son beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur de sa litière fraîche, dans son box élégant, et le bouquet de son avoine.
Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de Sabine. Il y reconnut l’état d’esprit que le télégramme lui avait fait pressentir: une fébrilité, dont l’approche, au simple contact de ce papier, déjà crispait ses propres nerfs; une impatience de le revoir sous laquelle il croyait deviner moins une vraie tendresse que le despotique vouloir de le monter au même diapason. Sabine avait une façon de lui dire: «N’est-ce pas que nous allons être heureux? N’est-ce pas que c’est trop affreux, deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous ne pourrons plus nous quitter... jamais?» à travers laquelle il lisait, à tort ou à raison, comme une leçon dictée, comme un programme de sentiments qu’on lui imposait, bien plus que l’expression d’un simple et sincère élan d’amour.
«Elle veut donc toujours me suggestionner!» pensa-t-il. «Mais elle n’a pas en elle-même la force calme qu’exige un pareil rôle.»
Puis, après quelques minutes de réflexion, il se dit encore:
«Je serai ce que je dois être et ce que je puis être. Voilà tout.»