—Quoi donc alors?
Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gilberte, lui gonfla le cœur d’un vague effroi et d’une sympathie passionnée.
A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant vers le sol. La jeune fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse, une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait une bordure de réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri qu’ils avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. Elle devina bien que, lui aussi, c’était à cela qu’il songeait. Une émotion la suffoqua. N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque chose... une de ces paroles inouïes qui transforment l’aspect de l’univers?... Elle souhaitait d’entendre sa voix, et en même temps de s’enfuir. Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. Pourtant elle se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien élevée, comme un soldat sous les armes, et gardant même la maîtrise de ses jolies prunelles brunes, pleines d’insouciance voulue.
Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire. La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre qu’il souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle dit seulement: «Merci, monsieur.» Puis elle tourna le massif et vint s’asseoir près de Lucienne. Mais avec un mécontentement d’elle-même, un désappointement vague, et comme quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le cœur.
M. de Villenoise s’en voulait davantage. En effet, comment ne pas pressentir qu’il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois, devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation terrible l’avait assailli: celle de tirer son porte-cartes de la poche de sa jaquette, et de montrer à Mlle Méricourt la fleur desséchée qui, depuis le soir du bal, n’avait guère quitté sa poitrine. De quelle gravité n’eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il s’était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda, Vincent demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli faire.
Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une bizarre confidence.
—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et moi aussi, comme de juste.
—Pourquoi? questionna de Villenoise.
—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant!
—Est-ce qu’elle est malade?