—Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille.

—Pauvre Lucienne! murmura Mme Pirard. Pourvu que cet homme la rende heureuse!

—Cela dépendra beaucoup de Mlle Lucienne, remarqua Vincent.

—Oh! reprit Mme Pirard en pinçant les lèvres, ma cousine est une jeune personne si supérieure! Elle a tous ses brevets. Le plus grand malheur pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit peu cultivé, qui ne la comprendrait pas, qui la ferait végéter dans un milieu vulgaire...

M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. Aussi laissait-il Mme Pirard exhaler son hostilité subite et sa méfiance contre ce Robert Dalgrand qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment du casier social. Pas de diplômes!... Et on lui donnait le titre d’ingénieur! Mais c’était donc un imposteur, un aventurier, cet homme-là, quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser la fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement pris des renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes ses craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant personnage. Elle les résuma dans un soupir:

—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait que c’est un garçon très distingué!

—Plus que distingué, madame, dit Vincent d’une voix douce. Il a du génie.

Mme Pirard le regarda et, du coup, suspendit l’averse de ses paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d’elle, évidemment. Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme sensée, en parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des choses de ce monde qu’un général manœuvrant dans la vie civile comme un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M. de Villenoise eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte à n’être pas compris—il lui fit le portrait de Robert Dalgrand.

Non, c’était vrai, son ami n’avait même point passé le baccalauréat, et se trouverait fort en peine pour décliner rosa, la rose. Mais cela ne l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs de son temps, et d’avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu’il possédait de faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la science superficielle et encyclopédique des écoles dites «spéciales»... Mais les connaissances acquises par l’observation, par les expériences progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après l’obtention d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un des employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments à sa passion pour la mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui remplissait ses rêves, c’étaient les colossales œuvres de fer, et aussi l’activité formidable et précise des machines. Dès qu’il avait quelque loisir, il profitait des facilités de circulation que lui donnait son emploi pour aller suivre sur place des travaux qui l’intéressaient. Parfois il risquait des conseils, élaborait des projets, dressait des plans. On finit par le retirer des bureaux, par lui confier une équipe de terrassiers; et, quand il eut achevé en deux semaines un nivellement pour lequel un ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. Mais aussitôt des jalousies l’entravèrent. Des chefs et sous-chefs, plus ou moins brevetés, se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui. Robert céda, quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; un ingénieur qui partait pour établir une voie ferrée en Asie Mineure l’emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son patron, il en combina d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus résistants, et de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes, qui coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul jour le temps calculé pour des Européens, que l’on eût engagés à grands frais. L’ingénieur craignit qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui le commencement de la fortune. Depuis lors—c’est-à-dire au cours de dix années—le nom de Robert Dalgrand s’était attaché à des travaux dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, n’était-elle pas établie à Paris, où l’on n’admet guère, à quelques éclatantes exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui Robert avait trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition: c’était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au profit de sa renommée les préjugés d’une patrie où fleurissaient à son encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes.