Simone, tout en lui répondant, sentait croître en elle-même le désir aigu, maladif, d'entendre son amie l'entretenir enfin de M. d'Espayrac. Mais pour rien au monde elle n'eût, la première, prononcé ce nom. Pourquoi Gisèle ne lui parlait-elle pas de cet ami commun, qui, ouvertement, avait accompagné de ville en ville, et non pas sans que l'on en causât, M. et Mme Chambertier? Simone devait-elle attribuer cette réserve à une insurmontable gêne, et reconnaître dans cette gêne la preuve d'une liaison entre Gisèle et Jean? Cette chose qu'elle ne voulait pas voir, qu'elle ne voulait pas savoir, son amie allait-elle lui en crever les yeux à force de maladresse? Ce n'était pourtant pas la finesse ni la souplesse morales qui manquaient à cette belle créature féline, à cette femme d'un charme si grand que Simone, malgré ses soupçons, se sentait fondre pour elle d'une tendresse dissolvante et douce. «Pauvre Gisèle! Après tout, elle ne sait pas que d'Espayrac a été mon amant, l'amant de sa meilleure amie. Eh bien! Qu'elle le prenne!... Qu'elle le garde!» songeait Simone. «Moi, j'ai mon fils.»

Pour le moment, l'orgueil de cette pensée suffisait à la soutenir. Elle parvenait même à considérer sans un mouvement d'envie la toilette savante et la beauté de Gisèle, dont l'harmonie formait un ensemble d'irrésistible séduction. Évidemment, durant les derniers mois, Mme Chambertier avait embelli encore, avait acquis une grâce nouvelle, indéfinissable. Simone le constatait, sans découvrir si ce rayonnement venait de l'expression adoucie des yeux, ou de la fierté du front, que les cheveux plus relevés dégageaient davantage, ou de l'animation du teint, ou peut-être d'on ne sait quel rayonnement de joie et de volupté répandu sur toute sa personne.

—Ces voyages t'ont fait du bien, remarqua Simone, comme la conversation commençait à languir. Tu t'es amusée. Cela se voit. Jamais tu n'as eu meilleure mine, jamais tu n'as été si ravissante.

—Amusée?... Gisèle attrapa ce mot au vol, le répéta par deux fois avec une intonation singulière. Puis elle regarda son amie et se tut.

Sous ce regard, Simone eut tout à coup une sensation horrible. Elle pressentit que Gisèle allait lui faire une confidence, et, cette confidence... elle la vit prendre forme,—une forme distincte et abominable,—elle crut apercevoir Gisèle entre les bras de Jean. Malgré ce qu'elle avait prévu, presque accepté, cela lui fit tant de mal, qu'elle se recula et pâlit.

—Amusée?... répétait encore Gisèle. Ce n'est pas le mot, va. Ah! ma chérie, si tu savais!...

—Non, non... murmura instinctivement Simone, avec la main étendue, comme un enfant qui veut se préserver d'un coup.

—Si tu savais! continua Gisèle, sans prendre garde ou sans attacher de sens au geste de son amie.—Ah! je suis si heureuse, si profondément, si complètement heureuse! Je ne puis m'empêcher de te le dire, à toi. Je me suis réjouie de te le dire. Tu es la seule créature au monde en qui j'aie assez de confiance pour lui parler de cela. Et, vois-tu, il faut que je t'en parle... Mon cœur déborde... Je n'imaginais rien de pareil. Tu me blâmeras, toi, Simone. Mais moi, je n'ai pas ce que tu as. Je n'ai pas un mari comme le tien; je n'ai pas tes enfants... Puis... tiens! je l'avoue... ni mari, ni enfants, rien ne m'arrêterait... C'est un amour plus fort que tout, meilleur que tout... Quand on me tuerait, je n'y renoncerais pas... La tête sur le billot, je ne m'en repentirais pas!...

—Tu aimes donc?... Ah! dis-moi tout!... chuchota Simone, qu'une affreuse curiosité soulevait brusquement de sa défaillance, et emportait à présent au-dessus de toute autre sensation.

Alors Gisèle, blottie contre son épaule, les bras à sa taille, avec ces mots d'ingénieuse pudeur dont les femmes savent user pour dire clairement ce qui, dans la bouche d'un homme, deviendrait tout de suite du plus cynique matérialisme, Gisèle lui raconta comment, depuis le printemps dernier, elle était la maîtresse du beau Jean d'Espayrac.