Et M. d'Espayrac était tellement bouleversé d'admiration, de respect troublé, tellement honteux que Simone retrouvât leur petit sanctuaire avec les mêmes meubles, les mêmes bibelots, et—elle l'aurait pu croire—les mêmes fleurs disposées partout dans les mêmes vases, qu'il ne pouvait que la regarder avec des yeux de repentir et de confusion, sans songer à faire un mouvement.
—Ah! dit-elle, ouvrez-lui donc... puisqu'il faut qu'il entre. Il serait capable de monter... Et Gisèle est en haut.
D'Espayrac sortit dans le corridor. Mais, tout de suite, elle entendit éclater sa voix en paroles d'une violence qui la surprirent. C'était la même insultante indignation de Gisèle tout à l'heure. Et Simone commença de trouver excessif ce mépris qu'on croyait devoir ajouter aux outrages secrets et aux mensonges dont on bernait ce malheureux mari. Cela l'étonnait de d'Espayrac. Mais un mot allait lui faire tout comprendre,—un mot qui lui ternirait son dévouement, qui lui en ôterait la nécessité tragique, n'y laissant que la grotesque trivialité d'une scène de vaudeville, et lui donnant à savourer sans compensation toute l'amertume et tout le dégoût de l'ignoble aventure.
—Un goujat!... Oui, monsieur, un pur et simple goujat, disait d'Espayrac. Et vous allez être forcé d'en convenir vous-même devant M. le commissaire de police, en lui affirmant, comme vous devrez le faire, que ce n'est pas votre femme qui se trouve ici avec moi.
«Le commissaire de police!...» pensa Simone, «Il est venu avec le commissaire de police! Voilà donc comment se venge un Chambertier!...»
Alors, elle comprit la rage et l'effroi de Gisèle. Ce commissaire de police, que celle-ci avait vu, sans doute, montrant le bout de son écharpe au concierge, avec le: «Au nom de la loi» qui avait fait ouvrir la grille, c'était la constatation de son adultère, le ridicule et la honte, le divorce prononcé contre elle, l'impossibilité légale d'épouser son complice, sa déchéance comme mondaine, et, pour l'avenir, la pauvreté avec l'oubli, ou le luxe avec le scandale. C'était, pour la fière Gisèle, le vrai châtiment,—Chambertier s'en doutait peut-être,—le châtiment pire que la mort, et qui l'avait affolée bien plus que si elle avait vu son mari pénétrer de force dans la maison, la furie du meurtre aux yeux et le revolver au poing.
Quand Simone entendit rouvrir la porte de la chambre, elle se cacha le visage dans ses mains, pensant que ses cheveux et sa taille suffiraient à justifier Gisèle sans qu'elle eût besoin de se laisser reconnaître. Et, de fait, le commissaire de police de Meudon resta parfaitement ignorant de ses traits. Mais, à l'exclamation de Chambertier, elle ne put garder l'illusion que celui-ci eût hésité seulement sur sa personnalité. D'ailleurs, le gros homme ne la regarda pas deux fois et s'enfuit au plus vite. Il était plus convaincu de l'innocence de sa femme, ayant trouvé là Mme Mervil, que s'il avait tenu Gisèle sous clef dans leur chambre nuptiale depuis le jour de leur mariage. Une liaison entre Simone et M. d'Espayrac, le collaborateur de Mervil, voilà qui était vraisemblable, naturel, il pouvait même dire fatal! Comment n'avait-il pas deviné cela plus tôt! Ah! c'est que cette délicieuse petite Mme Mervil, avec son visage de suave et immatérielle madone échappée aux pinceaux des Primitifs, trompait divinement bien son monde. Désormais, Chambertier ferait attention que sa chère Gisèle la fréquentât de moins en moins.
—Monsieur, criait d'Espayrac dans le corridor, si vous croyez que vous aurez pu venir surprendre une femme chez moi et que vous ne m'en rendrez pas raison, vous vous trompez. Je vous y forcerai parbleu bien! Un monsieur si respectueux de la loi ne doit pas se permettre un duel pour peu de chose, mais prenez seulement la peine de m'indiquer le nombre de coups de pied au derrière qu'il faudra que je vous applique pour vous y décider.
—Monsieur, disait le commissaire, tout en filant, les épaules arrondies, excusez... Je regrette... C'est un malentendu.