XVII

Paris s'amusa fort, quelques jours plus tard, du duel d'Espayrac-Chambertier, surtout à cause des puériles et invraisemblables prétextes qui furent mis en avant, alors que Gisèle affichait presque sa liaison. Vraiment le mari jouait trop bien son rôle en feignant d'ignorer qu'il se battait pour sa femme. On trouva qu'il dépassait même les limites du ridicule permis à l'époux trompé, lorsqu'il voulut donner à entendre, d'un air fin, «qu'il y avait une femme là-dessous», une femme que M. d'Espayrac et lui étaient trop bons gentilshommes pour compromettre en avouant la vraie cause du duel.

Du reste, les discours à double entente du brave Chambertier ne se produisirent que lorsque, rassuré sur sa propre existence après l'échange de deux balles sans résultat, il s'avisa de vouloir savourer toute la gloire d'un combat singulier avec un adversaire tel que d'Espayrac,—un gaillard cité parmi les jeunes gens les plus élégants et les meilleurs tireurs de Paris; dont les ancêtres figuraient dans l'histoire et dont les cartons étaient exposés chez Gastinne-Renette! Chambertier ne pouvait plus parler que de cela. Au cercle, dans les salons, au théâtre, partout, il trouvait moyen de ramener la conversation là-dessus, de raconter qu'au commandement des témoins, il n'avait rien éprouvé, «rien, mon cher, qu'un petit picotement sous les cheveux, vers le haut du front»; et qu'ensuite M. d'Espayrac et lui s'étaient donné la main sur le terrain,—ce qu'il trouvait tout à fait Pré-aux-Clercs, mousquetaire et raffiné.

Jean d'Espayrac s'était, après coup, senti fort ridicule d'avoir provoqué le mari de Gisèle, qu'il ne pouvait tuer sans assumer un assez vilain rôle. Il avait donc eu soin de tirer trop haut, pour l'épargner. Son exaspération fut extrême de voir que, malgré l'inoffensif résultat, cette sotte affaire ne serait pas étouffée, mais donnerait longtemps encore à rire à la galerie. Parfaitement résolu désormais à rompre avec Mme Chambertier, il quitta Paris, s'en alla au Havre, étala un goût nouveau pour le yachting, se fit construire un bateau, s'occupa d'une façon très active de l'armement de ce petit vapeur.

Mais il avait compté sans la passion de sa maîtresse,—passion très réelle, que sa retraite surexcita. Gisèle n'était pas de ces femmes qui se laissent quitter sans lutte, et qui se contentent de pleurer dans la solitude. Elle, qui ne s'inquiétait guère de l'opinion, la brava tout à fait quand elle se vit menacée de perdre son amant. Elle suivit M. d'Espayrac. S'étant fait donner par son médecin une ordonnance qui prescrivait l'air de la mer, elle vint s'établir à Frascati, après avoir interdit à son mari de la suivre, sous prétexte que l'énervement qu'il lui causait par sa présence contrarierait l'effet de la cure.

Chambertier, qui, tout en croyant à l'innocence de Gisèle, ne pouvait plus croire à sa tendresse, ne s'affligea pas outre mesure de cette nouvelle rigueur. Une idée triomphante lui était venue: celle de faire la cour à Mme Mervil. Puisque cette petite femme était facile,—car, pour un homme, est facile toute femme qui se donne à un autre que lui,—pourquoi n'essaierait-il pas sa chance et ne réussirait-il pas aussi bien que d'Espayrac? Elle l'avait toujours tenté, cette blonde aux lèvres et au cœur si doux, aux pudeurs si fines. Et maintenant que, sous cette suavité d'apparence, il la supposait perverse, elle le tentait davantage.

Simone, qui, depuis la scène de Meudon, ne pensait plus à Gisèle que comme à une amie du passé, morte à jamais dans son cœur, et qu'elle voulait oublier pour ne pas en arriver envers elle à la répugnance et au mépris, s'était refusée à la voir quand elle était venue, le lendemain, rue Ampère. Alors Mme Chambertier lui avait écrit, pour l'assurer—mais avec des termes prudemment ambigus, pouvant aussi bien faire croire qu'elle remerciait Mme Mervil pour un patron de corsage ou une adresse de manicure—de son éternelle reconnaissance. Simone n'en voulait pas, de sa reconnaissance. Et maintenant c'était le mari qui venait; deux fois éconduit, il revenait encore!... Que voulait-il?