—Oh! c'est tout comme, s'écria d'Espayrac. Et il y a une petite pièce gentille, que je ferai arranger exprès pour nous. Il y aura des fleurs, et un grand feu. Ce sera plus gai qu'ici, voyez-vous, ajouta-t-il en jetant un coup d'œil en arrière vers la nuit lugubre de la forêt.—Et il y aura les bonbons que vous aimez... Ce sera si gentil! nous ferons la dînette.

Il riait, en la câlinant, de ce beau rire sensuel et doux, qui mettait tant de séduction sur sa bouche et dans ses yeux, et qui, lorsqu'il éclatait en fanfares de gaieté, sonnait si contagieux et si clair. «Si les oiseaux riaient,» disait quelquefois Mervil, «ils riraient comme d'Espayrac.» Le musicien s'était même amusé à noter, dans un ton mineur, la mélodie de ce rire, pour en faire un leit-motiv à la scène de la récréation, dans le collège de jeunes filles emprunté à Tennyson par le Roman de la Princesse.

Depuis, quand d'Espayrac riait, les trilles des compagnes d'Ida chantaient dans la mémoire de Simone, et elle fredonnait l'air à l'unisson. Elle ne put s'empêcher de le faire encore ce soir, captivée de nouveau par ce côté d'insouciance et d'espièglerie dans la faute, qui semblait mettre en liberté sa jeunesse, et qui donnait, à cette correcte mondaine mariée à un homme grave, des envies de bondir, de sauter, de jouer à courir et de faire des niches. Déjà, elle ne refusait plus que pour la forme et par un suprême instinct de pudeur le rendez-vous que lui proposait Jean. Eût-elle été moins entraînée vers la personne de M. d'Espayrac, que l'effrayante et délicieuse séduction de cette chose—le premier rendez-vous pour une femme honnête—eût irrésistiblement tenté sa curiosité de fille d'Ève. Se dire plus tard, au théâtre, devant les scènes scabreuses, ou bien au passage le plus passionné d'un roman: «Moi aussi, j'ai eu un rendez-vous,» et dissimuler sous l'éventail ou le mouchoir un énigmatique sourire; mettre dans sa vie un troublant souvenir, qui suffirait—croyait-elle—à satisfaire ce chatouillant besoin de romanesque dont la littérature, à Paris plus que partout ailleurs, irrite le cœur des femmes,—voilà les inconscients ressorts qui, parmi les mille contingences d'une irréparable démarche, n'étaient pas les moins actifs ni les moins déterminants.

«Après tout,» pensait Simone, «peut-être parle-t-il avec sincérité quand il me promet une soumission absolue. Peut-être, en le raisonnant, lui ferai-je admettre la supériorité d'un amour qui ne dépasserait pas les baisers sur les lèvres. Non, certes, ce n'est point pour me donner à lui que j'irai le voir dans cette chambre, où ce sera si amusant de bavarder au coin du feu, et de le gronder très fort s'il devient entreprenant. Puisque je n'ai pas l'intention de mal faire, pourquoi n'irais-je pas? D'ailleurs que penserait-il de moi si je lui cédais si vite? Je suis bien sûre que cette considération me rendra féroce, m'empêchera de m'attendrir. Je ne sais pas si je lui appartiendrai jamais complètement. J'en doute fort. Mais ce dont je suis tout à fait sûre, par exemple, c'est que je le ferai languir longtemps.»

—Alors vous viendrez, Simone? Vous me le jurez, répétait Jean d'une voix tremblante. Oh! je ne sais pas ce que je ferais si vous me donniez un tel espoir pour ne pas le réaliser! Et... dites?... ce jour-là, vous n'irez pas à votre pouponnière?... Vous m'accorderez toute votre après-midi?


La semaine suivante, un soir, vers six heures, Simone Mervil reprenait le train pour Paris à la station de Meudon. Elle rentrait. Quand elle monta dans le compartiment, la chaleur des bouillottes et la clarté du gaz contrastèrent avec la froide campagne noire où des flocons de neige voltigeaient. Elle se pelotonna dans un coin, toute frissonnante, la voilette baissée, les mains blotties dans le manchon. Il y avait deux autres voyageuses. Elle ne les regarda point. Elle détourna les yeux de la lumière et les fixa sur la vitre à côté d'elle. La nuit extérieure faisait de cette vitre un vague miroir. Elle y revit, plus terne, le banal décor des coussins gris, avec leurs capitons réguliers et leurs accoudoirs de cuir. Elle s'y aperçut elle-même, en profil de corps très net, avec un obscur visage où elle ne distinguait que les yeux. Et elle s'acharnait à regarder ces yeux pâles, deux étranges taches de lueur vivante, dans ce fantôme assis à côté d'elle et qui était le reflet de sa personne. A la fin, de s'obstiner ainsi ses prunelles se lassèrent; un picotement lui fit battre les cils; et elle s'étonna lorsque ses paupières, en s'abaissant, chassèrent sur ses joues deux larmes froides. Un long frisson douloureux la traversa, hérissant les frisures légères de sa nuque.

«Mais qu'est-ce que j'éprouve donc au juste?» se dit-elle.

Car, à l'instant même, en considérant son âme triste dans le spectre de son regard, elle ne s'était pas aperçue qu'elle pleurait.

Depuis deux heures elle était la maîtresse de M. d'Espayrac.