—La faute? répéta Jean. Ah! voilà les grands mots... Tu n'es pas raisonnable.

—Je le sais bien.

—Mais puisque c'est fait, petite bête! Est-ce qu'on doit se tourmenter pour ce qui est accompli, irrévocable? Le mieux est d'en profiter. C'est l'existence, cela, Simone. Tu n'as rien commis de pire que tant d'autres.

—Jean, dit-elle, je vous en supplie, ne me tutoyez pas!...

Les yeux du jeune homme se durcirent. Il comprit que, malgré l'attendrissement de tout à l'heure, où, pendant une minute, il l'avait sentie se fondre dans ses bras, elle n'était plus à lui; il devina, sous cette douleur, l'obstination d'une volonté d'autant plus difficile à vaincre qu'elle ne se raisonnait pas et qu'elle ne discuterait pas. Cette femme s'était donnée; cette femme se reprenait. Savait-elle au juste pourquoi? Non, certes. Elle considérait sans doute la première action comme une faute, la seconde comme une expiation. Qu'importaient les étiquettes ainsi distribuées par sa petite cervelle? Le fait est qu'un jour elle l'avait préféré à tout, et qu'aujourd'hui elle lui préférait autre chose: son mari, ou le bon Dieu, ou un autre amant... Pouvait-on savoir? Et cela presque d'une heure à l'autre!... Elle était femme, voilà tout. D'Espayrac se retint pour ne pas hausser les épaules. Lui qui, très sérieusement, gardait à Simone de l'estime lorsque, à Meudon, elle se donnait à lui, commençait de la mépriser maintenant qu'elle voulait reconquérir son honnêteté perdue. Et là, dans ce champ pâle d'oliviers, durant cet inoubliable matin, Simone le vit passer, le mépris qu'elle craignait plus que la mort, dans ces prunelles d'homme,—dans ces prunelles au fond desquelles tous ses efforts n'effaceraient pas la vision de sa chair, les images de sa possession.

Elle frissonna.

Un souffle froid glissa entre leurs deux âmes, entre leurs deux corps, tout émus pourtant par un seul baiser il y avait à peine quelques secondes. En cet instant ils ne s'aimaient plus, ils ne se désiraient plus. Quant à se comprendre, ils ne le cherchaient même pas. Chacun se sentait tyrannisé par la violence d'une égoïste douleur; et le seul soulagement qu'ils eussent pu ressentir fût venu à chacun de la certitude que l'autre souffrait autant que lui.

Ils poursuivirent leur ascension. Ils parlèrent de l'ancienne forteresse, dans l'enceinte ruinée de laquelle ils pénétraient maintenant. Ils se firent mutuellement remarquer des détails du paysage. Quand ils parvinrent au pied des vieilles tours, d'où l'on découvre une vue toute différente, M. d'Espayrac fut étonné d'apercevoir, en perdant la perspective de la mer, un paysage de montagnes. De toutes parts des collines s'étageaient, et la violente lumière, en accentuant leurs ombres, leur prêtait un relief saisissant. Entre elles, une vallée s'élargissait, où l'on voyait courir, avec une blancheur de satin parmi la verdure des vignes, la route de Toulon. Un sinueux cours d'eau faisait, par places, des taches d'un bleu si vif qu'il en était invraisemblable; et des bastides aux toits de tuiles rouges s'éparpillaient, abritées pour la plupart contre le mistral par une muraille de hauts ifs pointus, qui s'alignaient au bord des jardins pleins de roses, avec une rigidité funéraire.