De son lit, étroit comme une couchette de pensionnaire, elle examinait sa chambre. Un parquet de bois blanc bien lavé, avec une descente de lit à fleurs et des ronds de sparterie devant les sièges. Des chaises de paille et un fauteuil de reps grenat. Une armoire en noyer et une toilette drapée de percale. Des gravures en des cadres de bois, contre la pâleur des murs. Tout cela confusément distinct, grâce à un peu de clarté venue de la chambre contiguë, dont la porte était ouverte, et dans laquelle une veilleuse palpitait. Là, dormait Toquette, oublieuse de son entorse, que rectifiaient de solides bandages.

Mais une autre lueur se glissait mystérieusement autour des tranquilles choses. La croisée sans volets, — car les matineuses béguines ne craignaient pas le jour, — tamisait à travers le léger store la splendeur lunaire des espaces. Une pluie d’argent descendait au dehors sur les grands ormes, sur la vaste pelouse, sur la chapelle muette, sur l’eau immobile du Minnewater. Elle enveloppait au loin les clochers et le Beffroi de Bruges, qui se haussaient, aériens, dans un ciel de cristal bleuâtre. Un silence infini planait sur la calme cité, et sur l’enclos, plus calme encore, du Béguinage. La vie, si faiblement palpitante parmi les ruelles grises, s’apaisait davantage, et jusqu’à n’être plus qu’un souffle de résignation et de prière, chez les humbles créatures qui peuplaient cet asile.

Atténuer la vie, afin d’à peine la sentir… Ou l’exaspérer jusqu’à ses ultimes vibrations, pour en goûter, fût-ce dans l’angoisse, la saveur violente et fugitive… Quel est le secret de la sagesse humaine ?…

« Vivre ici, dans cette chambre, jusqu’à la mort… » songeait Nicole.

Une perspective monotone de jours s’étendait, oppressante. La jeune âme, secrètement troublée, s’enfonçait dans ce rêve aride, pour la seule joie de s’en évader tout à l’heure. Et cependant… Une magie berceuse émanait d’un si profond repos, et, doucement, anesthésiait l’agitation que Mme Hardibert refusait de s’avouer. Car des élancements de plaisir et d’inquiétude la tenaient tressaillante sur sa couchette de nonne. De trop suaves impressions se réveillaient, furtives, dans la prudente torpeur. Puis ce fut un retour inattendu, et l’acidité de cette réflexion :

« Mon existence à la Martaude n’est presque pas plus variée, ni certainement moins prévue, que celle de ces béguines. Après ce voyage si amusant, combien tout, là-bas, me paraîtra morne ! Et Raoul sera plus absorbé que jamais. D’ailleurs, quand il reste avec moi, c’est pour parler tout haut sa science. Il serait stupéfait et méprisant, si je parlais tout haut mes pauvres folles pensées. Pourtant, j’ai une vie intérieure, comme il en a une, pour négligeable que la mienne lui paraisse. »

Une image s’évoqua… Un tenace regard bleu, si attentif, depuis hier, à pénétrer le sien. Quelle interrogation finement soucieuse dans les graves prunelles d’un transparent saphir ! Comme elles s’éclairaient à la moindre découverte faite en ce domaine follement fleuri qu’était la sensibilité de Nicole. Ce domaine… Jardin secret, prairie frissonnante, sous l’envol papillonnant de ses rêves… Ce n’était donc pas une sauvage et vaine jachère, où Nicole s’évadait, seule toujours, des âpres réalités. Une autre âme pouvait s’y plaire, sans dédain des frêles herbes inutiles, mais avec une curiosité attendrie pour leurs nuances et leurs parfums. Ce qu’elle éprouvait, ce qui la froissait ou l’attirait dans les moindres choses, un froncement de ses sourcils, une susceptibilité de sa délicatesse, ce pouvait donc être important pour quelqu’un ?… Ce n’était donc pas seulement de stupides nervosités de femme ?… Il y avait, dans les ondulations de ses sentiments, des joliesses, comme dans la grâce mobile de ses traits ou les lueurs changeantes de ses yeux ?

Mais sans doute. Et comment s’en avisait-elle, depuis vingt-quatre heures ?… Et d’où venait cette petite griserie de fierté reconnaissante, cette dilatation soudaine de sa personnalité jusque-là trop contrainte, sinon de ce fait, que tout d’elle avait intéressé Sérénis, et qu’il avait recueilli, avec une avidité de chercheur d’or, les plus menues pépites où brillait un peu de son âme ?… Il n’en avait rien dit. Mais où jamais avait-elle rencontré cette pénétration dominatrice, ce vouloir de lire en elle, ces échos de pensée qui semblaient précéder plutôt que suivre l’éveil de ses voix intérieures ?…

« Ah ! quel ami j’ai retrouvé ! » se dit Nicole. « Mon cher camarade Georget… Qui m’eût dit que nos sympathies d’enfants laisseraient des racines si fortes. Ce sera mon ami… oui… mon ami… »

Elle murmura ce mot d’« ami », le répétant à plusieurs reprises, comme s’il eût contenu quelque force mystérieuse et nécessaire. Puis, dans le silence argenté dont s’enveloppait le Béguinage, Nicole Hardibert s’endormit.