— Et quel est le nom pour lequel j’ai changé le mien, mademoiselle, puisque vous avez si bonne mémoire ? » demanda l’écrivain, avec une sécheresse piquée. La boutade d’une fillette malicieuse rompait l’enchantement, le détournait de puiser à la source des flatteuses réminiscences et des sympathies réveillées.

« Qu’est-ce que cette déplaisante gamine ? » se demandait-il, hérissé contre l’importune, sans qui la rencontre de ce matin fût devenue un tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme plus profond, plus rare !… Mais cette grande fillette avançait son museau curieux, aux traits mal façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat impertinent des yeux dorés, sous un canotier que débordaient des frisons fauves.

— « Votre nom ? » répliqua-t-elle sans l’ombre d’embarras. « Votre nom d’écrivain ?… C’est Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt par la simplicité.

— Toquette !… » s’effara Nicole.

Mais l’écrivain ripostait :

— « Et vous, mademoiselle ?… Avec quelle eau non bénite vous a-t-on baptisée Toquette ? »

Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage. Et vraiment, il aurait eu tort. Car ce nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût, seyait à sa grande taille héroïquement découplée, plus faite pour d’anciennes armures que pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son beau visage calme, où chatoyait le lent regard, d’une eau bleue très sombre, lourde de dédain et de rêve. Son front massif, resté découvert, — car le chapeau pendait encore respectueusement à bout de bras, — semblait presque trop vaste pour la tête, cependant bien proportionnée, et débordait en une arcade sourcilière proéminente, creusant davantage les profondes prunelles. Des cheveux châtains, courts et coiffés à plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut, l’encadraient d’une marge nette. Le dessin presque violent des mâchoires eût trop souligné ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur volontaire, sans la sinueuse tendresse de la bouche et la coquetterie juvénile de la moustache. Le sourire, contenu par un léger pli d’amertume, se révéla très prenant, éclairé par des dents superbes, tandis que le jeune homme taquinait la filleule de Mme Hardibert.

La petite, aussitôt, déclara :

— « Toquette ?… Mais je trouve ça ravissant ! Je ne veux pas qu’on me donne d’autre nom. Pensez !… J’ai le malheur de m’appeler Victorine. »

Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur est, en effet, de ceux qui comptent. Comment Mme Hardibert, qui avait tant de goût ?…