Nul de ses compagnons ne répondit. Et, bien que le cœur de Louisette lui semblât trop élargi de joie pour sa poitrine—cependant d’une courbe généreuse,—bien que sa langue frétillât dans sa bouche, on atteignit le moulin sans une autre parole.
C’était un antique moulin, tout mousseux, poudreux, mangé de verdure, qu’activait une chute du Sausseron. Tel qu’il était, il avait fait vivre des générations de Barbery, et tenté le pinceau de nombreux peintres. Seulement, à mesure que passaient les années, les peintres le trouvaient de plus en plus pittoresque, et les Barbery de moins en moins fructueux.
Les parents de Marcel y avaient à peine recueilli leur suffisance. Voilà pourquoi la mère consentit, pour mettre un peu de beurre dans la soupe, à partager le lait de son petiot, et à prendre comme nourrisson le bébé de leur voisin, le maître maçon Fontès, dont la première femme venait de mourir en couches.
Une graine de fameux gaillard, ce poupon-là. Un heureux jour pour les pauvres meuniers, celui où la maman Barbery lui tendit le sein. Ce fut grâce à Clément Fontès que, plus tard, le vieux moulin ruineux put changer son outillage, remplacer les lourdes meules de pierre, dont le fréquent «rhabillage» était si dur, par d’agiles cylindres d’acier, les grossières trémies, par un sasseur à trois degrés, puis qu’on vit s’élever, à travers les planchers perforés de la bâtisse, les hautes gaines des chaînes à godets, et filer de toutes parts à toute vitesse les courroies de transmission.
Ah! oui, il devait faire son chemin, et y pousser aussi les autres, d’un coup d’épaule généreux, ce marmot qui riait aux anges dans les bras de sa nounou Barbery.
Son père lui prêcha d’exemple. De maître maçon, Fontès l’ancien devenait entrepreneur, spéculait sur des terrains, s’enrichissait, donnait de l’instruction à son fils. Le jeune Clément, digne rejeton de cet homme énergique, grandissait, ardent aux exercices physiques, mais non moins passionné pour le travail de l’esprit. Quels succès dans ses classes! Et comme on le regardait, dans ce modeste village de Theuville, quand il revenait de Paris, aux vacances, les bras rompus de couronnes et de prix, que le père Fontès, exultant d’orgueil, ne lui permettait pas de cacher dans sa malle.
Architecte ... Il était devenu architecte! Et diplômé du Gouvernement! Pas fier, avec ça. Continuant à demeurer dans la baraque paternelle, à peine modernisée par ses soins,—lui qui construisait des châteaux, et qui avait, presque de force, avancé les fonds et décidé l’agencement du moulin, pour son frère de lait Marcel. Un miracle! Maintenant les Barbery prospéraient, la clientèle leur arrivait de tous côtés. C’était le plus heureux jeune couple du pays. On les enviait d’être ainsi les amis de «monsieur Clément». Car, ne jouissait pas qui voulait des bonnes grâces de l’architecte. On le sentait distant, quoique sans hauteur. En lui, quelque chose—à part même de son instruction—commandait le respect. Peu nombreux, parmi ses anciens camarades d’école, ceux qui osaient l’appeler «Clément» tout court. Quelquefois, il tutoyait sans qu’on se permît de lui retourner la pareille.
—«Vous voilà chez vous, madame Louisette. Attendez, nous allons vous aider à ouvrir la porte. Il ne s’agit pas de laisser tomber votre précieux sac. Vous n’avez pas peur, sûrement, de passer la nuit toute seule, avec votre fortune? Parce que vous n’auriez qu’un mot à dire, je vous enverrais notre vieille Margotte.
—Mais non, monsieur Clément. D’abord, je ne suis pas seule. J’ai Paulot, notre garde-moulin—un brave gars, qui ne craint personne. Tenez, le voilà qui s’amène. Il nous a entendus. Et puis, j’ai «Fiston», ajouta-t-elle, en flattant la tête d’un gros chien sans race, qui l’empêtrait de gambades et de caresses.
—«Ce bon Fiston!» dit Jacques Fontès.