«Vous connaissez le marquis de Theuville, Clément. Je croyais avoir plutôt un jour à soutenir sa triste vieillesse qu’à subir sa protection. Je n’ose dire que je lui sais mauvais gré de me l’avoir offerte. Son intention était bonne. Mais le souci qu’il a pris de conclure au plus tôt mon mariage, et la netteté de ses commentaires, ont fait trop entendre à maman.

«Ma pauvre mère ... Elle se débat dans une telle détresse morale et physique que je crains une catastrophe. Ses reproches me déchirent. Son exaltation me terrifie. Et surtout je ne puis supporter de la voir ainsi souffrir. C’est pour elle que je viens vous implorer, Clément, comme vous m’avez implorée pour votre frère.

«Ne vous détournez pas de nous. Ma mère interprète avec trop de lucidité votre absence. Elle y voit du mépris pour moi. Sa fierté ne l’endurera pas sans que sa vie ou sa raison y sombre. Elle n’admet pas que je devienne la femme de Jacques sans que vous, le chef de votre famille, soyez venu lui demander ma main. Et pourtant, si je persiste à refuser ce mariage, elle mourra de honte en me maudissant.

«Votre attitude peut lui rendre quelque illusion. Si vous venez au Manoir, je vous dirai ce qu’elle devine, ce qu’elle sait, ce qu’on peut encore lui faire admettre. Mais elle envisagera le pire si vous persistez dans votre rigueur.

«Je n’essaie pas de vous peindre l’horreur de ma situation. Vous me répondriez que je l’ai méritée. Mais je vous en supplie, Clément ... je vous en supplie d’un cœur très humble, à genoux, si vous le voulez, venez en aide à ma pauvre maman!...»

«Xavière.»

«P.-S.—Mon oncle Pascal fera tout ce qui dépend de lui pour mettre quelque élégance et quelque joie dans ce qui n’en comporte guère. Malgré un premier mouvement de résistance, montré, paraît-il, à Jacques, il se déciderait à lui léguer son titre, par adoption ou autrement, suivant les formalités légales. Maman s’emportait si cruellement contre moi ... C’était si douloureux!... Elle se faisait tant de mal à elle-même!... Il lui a dit:—«Pardonneras-tu à Xavière si elle devient marquise de Theuville?» Mon bon vieil oncle!... Oh! Clément ... vous n’avez pas les raisons qu’il a, par ses propres faiblesses, d’être indulgent aux autres. Mais vous pouvez plus que lui. Vous connaissez votre influence sur maman. Elle a tant d’admiration pour votre caractère! Et son état nerveux cède si bien à votre volonté. Que ma chère maman ne perde pas par ma faute l’ami qui lui était si précieux, et à l’heure désolée où elle a le plus besoin de lui!»

Les semaines qui s’écoulèrent ensuite virent les fiançailles de Jacques et de Xavière. Clément était intervenu dans la mesure où le demandait la lettre de la jeune fille. Mme Ausserand, calmée, bercée, enveloppée par un illusoire bonheur, souriait à l’idylle. Le marquis s’était laissé vaincre. Il s’occupait des formalités pour la transmission testamentaire de son titre. Des difficultés se rencontraient. Peut-être faudrait-il recourir à l’adoption. Jacques marquait une impatience qu’on attribuait à l’amour. Cependant il ne hâtait pas la publication des bans. Xavière non plus. Mais, devant la grâce de leur jeunesse, la médisance paysanne, la méchanceté envieuse, désarmaient. On convenait qu’ils formaient un joli couple. Les premières fleurs, les premiers frissons verts du printemps leur firent fête dans le parc du Manoir. Tous deux y promenèrent des rêves d’avenir: elle, avec un grand effort vers l’oubli, vers la seule joie possible, vers la guérison du mal secret,—lui, avec la gloriole de son marquisat futur, et la sournoise sensualité qu’attisait l’assurance de posséder bientôt cette enfant d’une si désirable beauté, d’une si savoureuse fraîcheur.

A cause de Mme Ausserand, Clément s’imposait de les voir ensemble. De temps à autre, il montait au Manoir avec Jacques, pour déjeuner. Le plus rarement possible. Ses yeux les suivaient quand ils s’éloignaient ensemble vers le terrain du tennis, vers les retraites où les violettes s’ouvraient. Une ou deux fois, Xavière, s’en allant ainsi avec son fiancé, tourna la tête vers celui qui deviendrait son frère. Toute son âme s’attardait, s’échappait en arrière par ses claires prunelles de douceur. La muette riposte du visage contracté fut si dure, qu’elle n’osa plus.